Point de vue
La perte de compétitivité de l’économie grecque, par Jean-Pierre Vesperini
Jean-Pierre Vesperini est professeur des universités, membre du Conseil d’analyse économique
lundi 5 avril 2010
par Administrateur (Webmestre)
Sur le Web Source Le Monde
Les gouvernements européens présentent la question grecque de la façon simple suivante. Depuis plusieurs années, les finances publiques grecques ont été gérées de manière laxiste. Ce qui a conduit la Grèce à ne pas respecter les critères fixés par le traité de Maastricht. Pour ne pas encourir les sanctions prévues par ce traité, la Grèce a présenté des comptes respectant apparemment ces critères, mais inexacts. Le nouveau gouvernement grec a décidé de rétablir la vérité. La révélation de cette vérité, déjà en partie soupçonnée, a eu pour effet d’accroître les difficultés éprouvées par la Grèce pour faire refinancer sa dette par les marchés.

Cette analyse étant posée, les gouvernements européens ont eu deux sortes de réaction. Les premiers, pragmatiques, considèrent que l’euro doit être maintenu à tout prix car il est le ciment de l’intégration européenne, ce qui est d’ailleurs largement illusoire puisque les règles de la concurrence imposées par la Commission s’opposent à toute véritable intégration industrielle de l’Europe. Pour maintenir l’euro, à condition que la Grèce s’engage à suivre un sévère programme d’austérité budgétaire, ils sont disposés à l’aider à refinancer sa dette en utilisant, soit de manière collective, soit de manière bilatérale, tous les moyens possibles allant de l’octroi de simples garanties à la souscription des emprunts émis par la Grèce au cas où ils ne trouveraient pas preneurs sur les marchés.

Les seconds, rigoureux, considèrent que le traité de Maastricht exclut très clairement que l’Union européenne puisse apporter son soutien à un Etat éprouvant des difficultés à refinancer sa dette. Ils font par ailleurs remarquer que la Grèce est membre du FMI et qu’à ce titre elle peut parfaitement recourir à son aide. Ils espèrent que cette aide, qui sera naturellement assortie de l’obligation de suivre une politique d’austérité très stricte, permettra à la Grèce de retrouver la confiance des marchés.

Ainsi, dans les deux cas, qu’ils soient pragmatiques ou qu’ils soient rigoureux, les gouvernements européens arrivent à la même conclusion. En appliquant un strict programme d’austérité, la Grèce parviendra à refinancer sa dette, soit avec l’aide des gouvernements européens, soit avec celle du FMI. La question grecque sera ainsi résolue et l’euro préservé.

Il est malheureusement permis de penser que les choses risquent de ne pas se passer aussi paisiblement. C’est que le raisonnement adopté par les gouvernements européens passe à côté de ce qui est au cœur de la question grecque. Pour les gouvernements européens, tout vient de la mauvaise gestion budgétaire de la Grèce. Il suffit donc qu’elle revienne à l’orthodoxie budgétaire pour que, à condition qu’on l’aide à passer cette mauvaise passe, tout rentre dans l’ordre.

Certes une part de la question grecque résulte d’une gestion critiquable des finances publiques. Mais là n’est pas l’essentiel. La question grecque résulte fondamentalement de la perte de compétitivité de l’économie grecque. C’est cette perte de compétitivité qui, indépendamment de tout laxisme budgétaire, est à l’origine de la dégradation des finances publiques car c’est elle qui a déprimé les exportations, donc la croissance et finalement les recettes de l’Etat.

Dans ces conditions, il est vain d’espérer que la mise en place d’un plan d’austérité puisse rétablir les finances publiques de la Grèce. Elles resteront dégradées parce que la compétitivité n’augmentera pas. Au contraire, on peut prévoir que certaines mesures du plan vont encore la réduire. Par exemple, l’établissement d’un impôt sur le capital ne peut être que contreproductif en réduisant la base fiscale et en décourageant l’innovation. Aussi, ce qui sera gagné par des économies ou la réduction de la fraude fiscale sera perdu, et sans doute au-delà, par les effets négatifs du plan d’austérité.

Devant la persistance ou l’aggravation de la situation, les gouvernements européens ou le FMI refuseront d’augmenter encore leur aide, à moins que ce ne soit le peuple grec qui finisse par se révolter devant les mesures d’austérité. La Grèce se trouvera alors contrainte de résoudre le problème qui est à l’origine de son mal : elle devra rétablir sa compétitivité, ce qu’elle ne pourra faire que par la dévaluation de sa monnaie, c’est-à-dire par sa sortie de l’euro.

Dès lors que la Grèce sera sortie de l’euro, la spéculation se portera sur les dettes de l’Espagne et du Portugal, qui à leur tour devront sortir de l’euro. C’est qu’en effet au-delà des différences dans la situation de leurs finances publiques, l’Espagne et le Portugal, mais aussi, il faut l’avouer, la France et l’Italie, souffrent d’un même mal, qui est la perte de leur compétitivité. Cette perte comporte elle-même deux aspects. D’abord, tous ces pays, qui constituent ce que l’on peut appeler "l’arc méditerranéen", ont perdu leur compétitivité vis-à-vis de l’Allemagne. D’autre part, la surévaluation de l’euro leur a fait perdre leur compétitivité vis-à-vis des pays extérieurs à la zone euro.

C’est la raison pour laquelle le rétablissement de leur compétitivité, le retour de la croissance et l’assainissement des finances publiques ne pourront être obtenus que par une refondation du système monétaire européen.

La Grèce a donné au monde la tragédie, dont la grande leçon est que les hommes ne doivent pas placer leurs désirs et leurs rêves au-dessus de la volonté des dieux. Certes l’euro est un beau rêve. Mais les Européens doivent comprendre aujourd’hui qu’ils ne doivent pas placer ce rêve au-dessus des lois de l’économie politique.

Jean-Pierre Vesperini [http://astore.amazon.fr/forupourlafra-21?_encoding=UTF8&node=29] est professeur des universités, membre du Conseil d’analyse économique