Aux Etats-Unis berceau et sanctuaire de la démocratie, d’où elle est censée rayonner sur le monde, le suffrage universel n’est qu’un procédé de conquête du pouvoir et de gouvernement.
La récente élection présidentielle, comme celle de novembre 2000, suggère bien des doutes sur le fonctionnement du système électoral américain.
En novembre 2004, des milliers de morts auraient voté en Floride, les procédés de vote électronique avaient déjà soulevé la contestation en 2000. Cette année, ce sont des sociétés privées – libéralisme oblige – qui ont été chargées du comptage des voix. Le hasard, sans doute, a voulu que les dirigeants de ces entreprises aient, auparavant, affiché leur soutien financier au candidat Georges Bush. L’une d’elle siège dans l’Etat de l’Ohio dont on sait que les suffrages pouvaient départager les candidats. M. Georges Bush y a été élu si précipitamment que bien des électeurs ont été laissés de côté… Ce sont là de modestes magouilles comparées au cérémonial électoral : des centaines de millions de dollars pour séduire les électeurs conviés à des séances de music-hall enjôleur afin de substituer à l’étude et à l’appréciation des programmes de gouvernement, le panache des revues à grand spectacle. Que peut, donc, signifier le recours au jugement du citoyen s’il est déformé par le bastingue et le burlesque de telles campagnes électorales ?
Les distorsions qui viennent d’être signalées relèvent de dispositions internes, de politique intérieure. Mais les interventions déguisées de l’étranger, l’ingérence politique, sont devenues des procédés de plus en plus communément utilisés par les gouvernements qui se préparent ainsi des « ailleurs » dociles en achetant les consciences.
La démocratie et son élémentaire exigence électorale sont exploitées à des fins de politique extérieure par les puissances en mal d’hégémonie.
Relativement récents, les évènements de Yougoslavie en témoignent. La manœuvre dont elle a été victime n’était pas isolée mais elle s’insérait dans un processus politico-économico-militaire. D’abord, affaiblir le pays par un sévère embargo économique, puis le bombarder en détruisant son infrastructure industrielle afin qu’il n’ait plus, en lui-même, les ressources nécessaires à sa réhabilitation. Suivent alors l’occupation et la mise en condition de la population par la propagande et le chantage à l’octroi des sommes nécessaires à relever les ruines de l’agression. Habilement, les vainqueurs se sont adressés à la jeunesse étudiante en sachant qu’elle ne résisterait pas à une modeste amélioration de son sort grâce aux subsides de l’occupant. Et ainsi fut créé et financé le mouvement OPTOR que des officines installées en Hongrie ravitaillèrent en ressources et en matériel de propagande afin de fausser la consultation électorale et, grâce à elle, de mettre en place un gouvernement « compréhensif ».
L’Etat hégémonique use de nombreux artifices pour obtenir un tel résultat. Tantôt ce sont ses services diplomatiques et de renseignements qui interviennent, tantôt des organisations non gouvernementales à sa solde, voire des entreprises financières – Soros – ou caritatives qui contribuent aux succès de cette forme de « démocratie militante ».
Le succès enregistré dans les Balkans a incité à la généralisation du procédé. L’organisation « Kamara », en Géorgie, a déterminé la chute de Chevardnadze. Les attraits du pétrole et du gaz naturel de la Caspienne, d’une part, ceux d’une indépendance soutenue par les Etats-Unis, leur fortune et leur « way of life » d’autre part, ont fourni de solides arguments à l’opposition. En 1997, Mme Madeleine Albrigth, alors Secrétaire d’Etat, avait déclaré en substance que « prendre en charge les destinées du Caucase serait, pour les Etats-Unis, une tâche exaltante ». La fascination du dollar aux origines géographiques sagement lointaines l’a emporté aisément sur le rouble trop proche.
Passons à l’Ukraine. L’OPTOR Serbe y est devenue PORA ukrainienne. Il n’y avait pas de raisons pour que la réussite balkanique ne se reproduise pas en Ukraine. Lors de la dernière consultation électorale, non seulement, il y eut fraude mais les ingérences étrangères ont été manifestes. Ingérence des voisins tout proches : Pologne – pour d’ « autres » que pour elle-même – et Russie vitalement intéressée. Et également ingérences aux origines plus lointaines, celles de l’Union européenne et au-delà de l’Atlantique, des Etats-Unis.
On redoute, à Washington, que demain la Russie soit en mesure d’arbitrer l’inévitable affrontement Etats-Unis-Chine, notamment grâce à ses ressources sibériennes. Aussi est-il expédient d’affaiblir un tel pouvoir. Détacher définitivement l’Ukraine de la Russie permettrait de créer une vaste zone d’interposition entre la Russie et la « vieille Europe », et comportant la Pologne, la Turquie et l’Ukraine. La mer Noire deviendrait un domaine américano-turc et la Russie serait à nouveau tributaire de débouchés en mers froides. D’où l’intérêt, pour Washington, d’installer en Ukraine un pouvoir tourné vers l’ouest ajoutant ainsi un vaste territoire aux avancées des Etats-Unis en Géorgie et, plus généralement, au sud du Caucase.
Avec la complicité de Berlin, Washington avait réussi à créer dans les Balkans un deuxième Etat musulman (la Bosnie-Herzegovine). Voici qu’avec l’aide de Varsovie et de Bruxelles les Etats-Unis entament directement la Russie en reconstruction. Pour les Ukrainiens l’Occident présente deux attraits : celui du dollar (les Etats-Unis aident financièrement le gouvernement de Kiev) et celui de la manne communautaire dispensée par l’Union européenne, le tout présentant pour eux l’avantage de bénéficier de ressources fournies par une puissance lointaine (Etats-Unis) et par une organisation proche, mais faible (Union européenne), Etats-Unis, Serbie, Roumanie, Ukraine, Ouzbekistan, autant d’ « expériences » électorales récentes qui mettent à mal la pratique de la démocratie. Et qu’attendre des consultations afghanes hier, irakiennes demain ? Que peuvent signifier les bulletins de vote d’une population placée sous le contrôle total de l’étranger, présent politiquement, économiquement et davantage encore, militairement ? Qu’elle aurait été la valeur des votes des Français alors que l’Allemand occupait leur territoire ?
Ces situations exceptionnelles mises à part la manipulation de l’électeur est générale. En France, là où se donnent, régulièrement, des leçons de démocratie, le trucage de la loi électorale permet de tenir pour nulle l’opinion de millions d’électeurs. Partout, le pouvoir politique, ou la puissance financière, usent des média qu’ils font vivre pour endoctriner le citoyen afin qu’il vote « convenablement ». La télévision aidant, l’image ajoute la magie de son pouvoir simplificateur et emporte la conviction. Cette fois, l’ingérence est, pour ainsi dire, nationale mais elle n’en pèse pas moins sur le libre arbitre.
Sur ce versant du monde, le siècle des Lumières a réuni les conditions d’un bouleversement hiérarchique. Durant des millénaires toute l’humanité n’avait connu d’autres sociétés que celles qui relevaient du pouvoir d’un chef, à l’origine un chef de guerre porté sur le pavois politique, autocrate, dynaste, monarque héréditaire, doté de dons spéciaux, intermédiaire entre les divinités et les hommes, ceux-ci s’en remettant tout naturellement à lui pour assurer la protection et le bien de tous. Aucune autre conception de l’organisation des sociétés n’apparaissait convenable. Et voilà qu’à la fin du XVIIIème siècle, outre-atlantique d’abord, en France ensuite, la population, dans son ensemble, est substituée au « chef ». Ou plutôt elle sera censée exercer le pouvoir par l’intermédiaire des représentants qu’elle a choisis dans son sein et qu’elle a elle-même désignés.
Le nouveau système n’a pas réussi à s’institutionnaliser d’emblée. En France, laboratoire de la démocratie, des régimes politiques différents se sont succédé : Directoire, Consulat, Empire, avec le retour à l’autocratie en réaction aux désordres de la Révolution. Cette reconquête de l’Ancien régime fut tempéré par des concessions modestes aux conquêtes des Assemblées révolutionnaires. Monarchie constitutionnelle, révolution, monarchie de Juillet, révolution, république puis république autoritaire, empire, révolution, républiques, autant d’expériences visant à trouver un système politique capable de rivaliser avec les institutions dynastiques précédentes tout en relevant de l’assentiment de la population périodiquement consultée. Que de tentatives pour concilier l’autorité de l’Etat avec les manifestations des volontés populaires successives ! Ou encore comment donner l’efficacité indispensable à un pouvoir représentant les diverses formes de la vague compréhension de la gestion des affaires de la nation par une population ayant déjà le souci de surmonter les difficultés du quotidien ?
Au cours du XIXème siècle nombreux sont les doctrinaires qui ont cherché à « corriger » la démocratie afin qu’elle devienne apte au gouvernement des peuples.
Après les deux terribles traumatismes qu’en un quart de siècle avaient subi les Français : la Révolution et la Terreur, d’une part, l’Empire, sa gloire militaire, et son coût humain, d’autre part, il avait fallu s’en remettre à un régime nouveau, associant l’Ancien Régime aux idées révolutionnaires. Dès la chute de l’Empire, Guizot, Rémusat et même le maréchal Gouvion Saint-Cyr, s’y employèrent. Ce ne fut qu’un premier balbutiement socio-politique étalé sur –cinq ou six ans – tant la tâche était rude. Elle l’était d’autant plus que, simultanément, était intervenue l’industrialisation naissante, la transformation politico-sociale qu’elle impliquait ajoutant au désarroi des idées politiques du moment.
Saint Simon, Fourier, Louis Blanc, au début du siècle, Proudhon, Marx, Engels, Auguste Comte au milieu et l’éphémère Commune – l’Internationale a été composée en 1871 – vers la fin, ont offert leurs suggestions, ou leur interprétation d’une démocratie dominante mais cahotante.
Aussi le XIXème siècle a-t-il été celui des écoles de pensée politique, de l’élaboration de nombreuses doctrines visant la transformation de l’idée démocratique en institutions capables d’efficacité politique. Positivistes, Saint Simoniens, tenants du libéralisme chrétien de Lamenais, du socialisme-communisme de Cabet, Proudhon, Engels, Marx, adeptes du « phalanstérisme » de Gaudin, cet afflux d’idées et ces quelques brèves expérimentations, sont à l’origine – lointaines ou proches – du marxisme-léninisme, du fascisme, du national socialisme, avatars de la quête de démocratie intégrale ces doctrines se réclamant d’elle tout en l’ignorant dans la mesure où, mises en pratique, elle eût paralysé l’action politique.
Durant la guerre froide, deux systèmes socio-économiques ont rivalisé : l’économie planifiée gérée par des gouvernements prenant quelques libertés avec la démocratie, et l’économie de marché au service de l’entreprise. Chacun de ces deux systèmes masquait ses failles de manière à ne pas favoriser l’autre. En revanche, les peuples et, surtout leurs gouvernements, avaient la faculté de choisir entre la pratique de chacune de ces deux économies.
La dislocation de l’Union soviétique et l’élimination de l’économie planifiée ont consacré le succès de l’économie de marché lui donnant en quelque sorte un monopole. Désormais, sans rival, le marché n’a pas tardé à révéler ses travers. Les lois du marché l’ont emporté sur celles de la politique, l’entreprise sur l’Etat déchu de la plupart de ses attributions et, faute de ressources, incapable d’organiser socialement la redistribution d’une richesse nationale dont-il n’a pas l’entier contrôle. L’économie, par ses exigences, contourne l’exercice de la démocratie. L’entreprise n’a plus de rôle social. Pour survivre aux efforts de la concurrence sur un marché mondial ouvert à toutes les sources de productions l’entreprise ne connaît que les lois du marché et entend s’alléger des entraves de l’Etat qui, outre le marché, a bien d’autres devoirs à remplir.
La gestion de l’Union européenne par la Commission européenne, la monnaie unique, le droit européen l’emportant sur le droit national, la politique extérieure et de sécurité communautaire, demain le traité constitutionnel de Valéry Giscard-d’Estaing et l’application du principe de subsidiarité, sont autant de moyens de contourner la démocratie – indirectement – en rétablissant un système analogue au censitaire du début du XIXème siècle, les seules voix de l’électorat étant alors celles de personnes disposant d’un certain revenu. Il ne s’agit plus de revenus individuels mais de l’exercice d’un pouvoir ne relevant pas – directement – des suffrages populaires. D’où la méfiance des gouvernements vis à vis des consultations par référendum bien qu’avec la télévision et sa puissance d’endoctrination, ils soient en mesure d’imposer leurs vues car le matraquage par l’image prive le citoyen de son libre-arbitre et le fait vivre dans un monde virtuel, agencé selon les desseins du pouvoir en place. Où est la pratique de la démocratie ?
Tous les peuples, ou presque, s’en réclament. Là où elle n’est qu’un alibi, voire seulement un objectif, elle mobilise les foules et là où elle est censée exister l’on s’en vante et l’on sermonne le reste du monde mais, dans le même temps, ses tares sont fustigées et l’on tance vertement ceux qui gouvernent au nom de la démocratie. Les deux tiers des citoyens mondialement consultés par Gallup International*[1] estiment que leurs représentants aux Assemblées législatives sont malhonnêtes, 60 % qu’ils abusent de leurs pouvoirs et plus de la moitié des « sondés » les tiennent pour des personnages amoraux. En somme, sous l’Ancien Régime, à la fin du XVIIIème siècle peu supportables apparaissaient les inégalités sociales et intolérables les privilèges de la minorité. Deux siècles plus tard, la démocratie n’aurait pas résolu le problème socio-économique et les abstentions aux consultations électorales institutionnelles en témoignent.
L’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Union européenne a été l’occasion de constater un raté exemplaire des institutions démocratiques, du moins en France.
Elu par une majorité de citoyens, le président de la République a décidé, sans se soucier des volontés des citoyens, qu’il fallait que la Turquie entrât dans l’Union. Mais le voici désavoué par la majorité des électeurs dont-il est censé exprimer le sentiment. Et de deux choses l’une : ou bien le chef de l’Etat est le plus clairvoyant et l’adhésion serait bien dans l’intérêt du pays et alors l’électorat se révèle incapable de gérer les affaires de la nation ou bien le chef de l’Etat se trompe, le peuple aurait raison et le système représentatif ne fonctionne pas puisqu’il y aurait un désaccord – fondé – entre la majorité et l’élu de cette majorité.
Menant campagne lors de la consultation électorale présidentielle de 1981, Michel Debré avait vanté les mérites de la démocratie en insistant sur le fait qu’il suffisait d’une voix pour décider du destin de la nation. (Michel Debré avait sans doute été fortement marqué par l’amendement Wallon qui, adopté à une voix de majorité, décida de l’instauration de la IIIème République). Cette unique voix avait été bien davantage celle d’une convention quelque peu arbitraire que la manifestation d’une réalité politique. D’ailleurs, il est évident que la complexité des questions, qu’un pays doit, aujourd’hui, résoudre, est bien davantage du ressort d’une minorité que de la majorité. Et voilà sujette à caution toute l’arithmétique électorale et, avec elle, la pratique de la démocratie.
Durant les dix derniers siècles la civilisation occidentale a rayonné sur le monde, lui apportant ses ambitions matérialistes mais surtout ses idées de liberté et d’égalité et des formes de gouvernement des sociétés proches des aspirations des peuples. Mais, proches seulement, puisque les populations, dans l’ensemble, affichent leur insatisfaction. Est-ce, demain, à l’Asie de prendre le relais d’un « Occident essoufflé » en combinant ses acquis à la puissance d’innovation d’un Orient en quête de superpuissance ?
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