« Prenons un produit donné, par exemple des chemises ; le prix de la chemise est bas, les consommateurs en achèteront beaucoup. Certes, le besoin de chemises est limité, mais ceux qui étaient rationnés par un prix élevé pourront se payer ce qui était jusqu’ici hors de leur portée. Un prix bas attire de nouveaux consommateurs. En d’autres termes, la demande de chemises varie en fonction inverse de la variation des prix. Au contraire, au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises ont normalement avantage à accroître leur production. Un prix élevé peut d’ailleurs rendre rentable des fabrications qui ne l’étaient pas lorsque le prix était bas. L’offre varie dans le même sens que les prix.
Nous pouvons représenter les intentions d’achat et de vente de chemises sur un graphique. Sur l’axe des X, nous portons les quantités offertes ou demandées ; sur l’axe des Y, les prix. A chaque niveau de prix correspond une intention d’achat ; en reliant tous les points ainsi obtenus, on obtient la courbe de la demande. De la même manière, nous pouvons tracer la courbe de l’offre.
Si le prix du marché lui était supérieur, des entreprises auraient théoriquement avantage à produire une plus grande quantité de chemises, mais ces chemises resteraient invendues. Ce prix ne pourrait pas être maintenu. Si le prix du marché était inférieur à ce. prix d’équilibre, les achats pourraient être importants, mais les entreprises ne produiraient pas les quantités demandées… Il s’agit là d’un exemple théorique et simplifié. Nous affinerons par la suite cette description. Les partisans de l’économie de marché pensent que, de toute manière, il est bon de raisonner à partir d’un modèle exemplaire. On peut ainsi mieux comprendre les conditions d’un équilibre stable (comportement rationnel, concurrence, bonne circulation de l’information… nous en reparlerons) et expliquer les distorsions entre les prix réels et les prix théoriques.
Remarque préalable.
Observons tout d’abord que, pour que le modèle soit opérationnel et fournisse une position d’équilibre, il faut que les deux courbes, celle de la demande et celle de l’offre, aient des pentes de signes opposés. Plus exactement, que, si la pente de la courbe de la demande est descendante, celle de l’offre soit ascendante. A priori, à l’occasion d’une lecture rapide et si l’on ne se pose pas trop de questions, on peut admettre qu’il en soit bien ainsi. Mais à la réflexion, le doute s’insinue. On remarque aussi, qu’il existe toute une catégorie des produits qui se vendent bien malgré leur prix élevé : les produits de mode griffés, par exemple, dont la possession flatte d’autant plus l’égo des acheteurs qu’ils sont plus chers, ou les produits sportifs qui sont frappés du logo d’une équipe de football prestigieuse. On peut doc avoir quelque perplexité quant à la nature exacte de la forme de la courbe de la demande.
Mais plus grave est le cas de la courbe de l’offre. Finalement, pourquoi faudrait-il que “au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises [aient] normalement avantage à accroître leur production” ce qui conduit à admettre qu’à l’inverse, au fur et à mesure que les prix baissent les fabriquants de chemises ont avantage à diminuer leur production ? Ne pourrait-on penser, au contraire, qu’ils ont intérêt à l’augmenter, ne serait-ce que pour maintenir leur chiffre d’affaire ?
Pour tirer l’affaire au clair, il va falloir combler cette lacune et, par conséquent, jeter un coup d’œil sur les exigences de la gestion des entreprises. L’une d’elles est particulièrement tyrannique : la nécessité d’être rentable et de dégager des marges. Cela nous conduit, dans le cas présent, à nous pencher sur la théorie du seuil de rentabilité. De quoi s’agit-il ?
Le “Seuil de rentabilité”.
Le seuil de rentabilité est la valeur des ventes qui, pour un nombre Q de produits vendus, est égale à la somme des dépenses d’exploitation.
On admet, en technique de gestion, que les charges des entreprises sont de deux sortes : les charges fixes et les charges variables. Les charges fixes sont celles qui sont indépendantes de la quantité de biens produits : amortissement des équipements, loyers, salaires des dirigeants, etc. Sur le diagramme ci-contre, qui représente les coûts et les prix en fonction des quantités de biens vendus, elles sont représentées par une droite horizontale. Les charges variables sont proportionnelles à la quantité des biens produits : matières premières et pièces, salaires des ouvriers de production, etc. : elles sont donc représentées par une droite qui passe par l’origine. Les charges totales, somme des deux, sont représentées par la droite en trait gras.
Les ventes sont, elles aussi, proportionnelles à la quantités des biens vendus. Comme les charges proportionnelles, elle sont représentée par un droite qui passe par l’origine. Le seuil de rentabilité est représenté par le point d’intersection de ces deux droites. On voit aussitôt que, si les quantités vendues sont inférieures à Q, les charges sont supérieures au produit des ventes ; le résultat d’exploitation est donc déficitaire. Et il est bénéficiaire dans le cas où les ventes sont supérieures à Q.
La “courbe de l’Offre” corrigée.
Examinons maintenant le cas d’une entreprise dont la courbe représentative des ventes, re-présenté par la droite OV1, se situe, par exemple, à son seuil de rentabilité Q1. Si, la situation du marché évoluant, les prix diminuent, la courbe représentative de ses ventes va passer de OV1 à OV2 et son seuil de rentabilité de Q1 à Q2. Si elle n’augmente pas le volume de ses ventes, son résultat d’exploitation qui était équilibré devient déficitaire. Elle est donc dans l’obligation, pour conserver sa rentabilité, d’augmenter ses ventes qui doivent passer de Q1 à Q2, comme on le voit sur le graphique ci-dessus.
La conclusion s’impose sans ambiguïté : contrairement aux hypothèses retenues par Adam Smith, une baisse des prix entraînera nécessairement une augmentation des ventes. La courbe représentative de l’offre varie dans le sens inverse des prix, comme la courbe représentative de la demande. Il n’y a donc aucune raison pour que les courbes de l’offre et de la demande se coupent. L’hypothèse smithienne d’un équilibre de l’offre et de la demande n’est donc plus assuré. Il est même généralement impossible, comme le montre la persistance du chômage. Comme le dit si bien Dorfmann : « Nos modèles n’ont pas la prétention de représenter le monde réel. Ce sont nos modèles que nous étudions, non le monde. » !
En conclusion
La théorie de l’équilibre est fausse, ainsi que tous les développements économiques d’inspiration libérale qui sont fondés sur elle, depuis la “main invisible d’Adam Smith” jusqu’à ceux qui préconisent une large ouverture des marchés à la compétition internationale.
