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Europe de la Défense : Où en est-on ? par Henri Bentégeat
mardi 22 avril 2008
par Administrateur
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1. La France, du fait de son passé qui la lie au reste du monde, de son ancien empire colonial avec lequel elle a conservé des liens étroits d’amitié et d’intérêts, portés par le vecteur unique qu’est la langue française et l’Organisation Internationale de la Francophonie où une soixantaine de pays ( 55 membres ou associés et 13 observateurs) apportent en général à chaque sommet annuel leur soutien à notre pays, ne peut être comparée à aucun autre pays au monde quant à son rôle dans le monde, ses ambitions et ses devoirs. Il est donc illusoire de vouloir juger son action à l’aune de celle des autres pays, particulièrement des autres Etats européens pour l’Union Européenne, ou des autres Etats occidentaux pour l’alliance atlantique dont elle est membre fondateur et à part entière.

Même si cela dérange certains pays, et j’ajouterais hélas certains Français, la spécificité française est une réalité incontournable, renforcée par l’invulnérabilité que lui a procuré l’accession à la puissance nucléaire grâce à l’action opiniâtre du Général de Gaulle.

Le monde est en pleine mutation et, dans moins de dix ans, les équilibres actuels déjà ébranlés auront disparus au profit de nouveaux pôles de puissance qui feront face à de nouvelles menaces, dans des registres totalement nouveaux : le faim dans le monde, le réchauffement climatique et ses conséquences, la pollution de l’air, le manque d’eau, entraîneront des appropriations des ressources naturelles par les Etats qui le pourront, des migrations de populations qui créeront des antagonismes croissants face auxquels les organisations supranationales comme l’UE ou l’OTAN sont démunies : le monde abandonnera alors ces utopies impuissantes pour revenir par nécessité aux réalités et aux particularismes locaux qui s’exprimeront de plus en plus fort par les seules entités capables de faire face : les Etats nationaux.

2. Dans cette conjoncture, les débats sur le retour de la France dans l’organisation militaire intégrée de l’OTAN prennent parfois un tour surréaliste. D’abord parce que si vous interrogez les militaires français ils vous diront pour la plupart que ce retour est consommé et qu’il reste juste à l’entériner officiellement pour nous donner la place et les postes qui nous reviennent. Et ils ont raison, car cette confirmation officielle est déjà annoncée par nos dirigeants et par l’Ambassadeur des Etats-Unis à Paris, Craig Stapleton, qui s’en félicite et nous félicite : elle aura lieu à Strasbourg-Kehl en avril 2009 au sommet anniversaire de la création de l’Alliance, il y a quarante ans à Washington, le 4 avril 1949. Au passage on remarque que les forcenés de l’abolition des frontières se plaisent à considérer la ville française et l’allemande séparées par le Rhin comme une seule entité européenne.

En outre, tous les cercles de réflexion, toutes les arcanes officielles de la Défense française considèrent que le « NON » français du 29 mai 2005 a constitué un grave revers pour la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) qu’ils appellent de leurs vœux, et qu’il faut donc trouver des remèdes à ce coup d’arrêt provoqué par un peuple aveugle ou mal informé.

Ensuite parce que se greffe sur cette volonté du Président Sarkozy l’illusion que cette démarche est indispensable pour avancer dans la construction d’une Armée européenne. Or qu’en est-il ? Les Français les plus européistes sont depuis des années les seuls à croire réalisable cette force. Les autres pays européens ne s’y intéressent pas, considérant que l’OTAN est nécessaire et suffisant pour leur défense, à moindre coût, qu’ils soient anciens de l’UE ou nouvellement admis. Pour faire plaisir aux européistes français, l’Allemagne a fait preuve d’une simple « amabilité calculée » pour reprendre l’expression du regretté Paul Marie de La Gorce, lors de la création de la brigade franco-allemande, et les autres pays n’ont offert qu’une participation symbolique à l’Eurocorps car ils ne veulent absolument pas d’un système européen indépendant de l’OTAN. C’est donc une chimère que poursuit notre Président à moins que, plus machiavélique encore, il dissimule aux Français qu’il ne croit plus possible une vision indépendante de la France et qu’il veuille nous lier indissolublement à l’Amérique finissante, responsable de la défense de l’Occident.

3. Et c’est justement cette notion d’Occident qui devient dangereuse et qu’Emmanuel Todd dénonce comme une idéologie, « l’occidentalisme », qui vise à instaurer partout dans le monde les vertus du libéralisme et de la démocratie pour élargir sans cesse les marchés de la libre entreprise et contrôler les sources de l’énergie indispensable à son fonctionnement. Et l’on assiste à des guerres illégitimes se parant de vertus morales et de Droits de l’homme, sous des prétextes qui s’avèrent ensuite faux sans que les bons esprits ne s’en émeuvent outre mesure, pour mettre la main sur des pays où les habitants médusés se voient obligés d’abandonner leurs coutumes ancestrales au nom de la liberté. Finalement, les libertaires maoïstes de mai 68 qui voulaient « interdire d’interdire » au nom de la liberté inaliénable de l’individu, donc contre les structures, contre la morale, contre les mœurs, contre toute hiérarchie y compris familiale, contre le passé, c’est-à-dire l’Histoire, contre les frontières et pour résumer, contre l’Etat, remportent aujourd’hui leur victoire en ayant convaincu les plus forts que le libéralisme ferait le bonheur de l’humanité, apporterait la paix puisque les frontières auraient disparues et que les conflits d’intérêts seraient résolus par la négociation dans un monde idéal.

Dans cette vision idyllique, il n’y a plus d’ennemis comme autrefois les nations en ont connus, mais des opposants illégitimes à la vision libérale occidentale qui se veut universelle, qui doivent donc être traités comme des hors-la-loi, des terroristes qui s’opposent à la communauté internationale.

4. L’Otan a eu sa raison d’être rationnelle à l’époque des deux blocs, même si de Gaulle a su préserver notre liberté d’action tout en restant membre. Elle n’en a plus depuis l’effondrement de l’URSS et est devenue le bras armé de cet occidentalisme dirigé par les Etats-Unis auquel s’associe l’UE, rangeant l’ONU au rang des accessoires nuisibles puisque souvent porteuse de messages de désaccord de nations opposées à cette panacée. Si nous ne voulons pas être associés à la campagne regardée par les musulmans du monde comme anti islamique, il faut nous en désolidariser clairement. Le Président français se trompe en croyant faire avancer la défense européenne par le biais d’un retour de nos armées dans le dispositif militaire de l’Alliance, puisque les autres pays européens n’en veulent pas, et l’Amérique non plus qui veut utiliser l’OTAN qu’elle contrôle pour inclure l’Europe dans cette défense occidentale ; et il se trompe aussi lorsqu’il pense pouvoir garder sa liberté de manœuvre : on lui fait des sourires pour l’amener à fournir une participation plus importante dans les conflits où l’Alliance est engagée, et notamment en Afghanistan, mais jamais la France ne serait autorisée à se désolidariser d’un conflit que son peuple désapprouverait mais qui serait décidé par la superpuissance. Enfin, la dissuasion nucléaire ne se partage pas. Or, la nouvelle doctrine d’emploi des forces préconisée par les cinq anciens chefs d’Etats-majors des Armées des Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne, Pays Bas et France, prévoit l’emploi de frappes nucléaires appelées préemptives pour lutter contre le terrorisme : absurdité terriblement dangereuse qui vise à assurer la maîtrise américaine sur la chaîne du commandement. Dangereuse car l’engrenage de la violence nucléaire ne se contrôle plus lorsque la réaction en chaîne est amorcée. L’atome a assuré la paix depuis qu’il existe parce que son emploi est et doit demeurer impossible.

5. Les déclarations du Président Poutine dénonçant la politique d’élargissement de l’OTAN à des pays traditionnellement dans l’ère d’influence russe, comme l’Ukraine ou la Géorgie, sont parfaitement justifiées. Le fin stratège a, depuis, rappelé qu’il avait soutenu les frappes initiales américaines en Afghanistan après le 11/9/2001 en offrant des soutiens logistiques. Pour déjouer les plans américains, il a offert de participer à la Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS). Apparemment il n’a pas eu de réponse pour l’instant, les Etats-Unis ne sachant quelle posture adopter face à cette offre généreuse et volontairement embarrassante, comme pour celle de l’exploitation en commun du radar géant russe d’Azerbaïdjan pour contrer l’installation de missiles américains à longue portée en Pologne et République Tchèque, offre repoussée sous des prétextes oiseux.

6. L’AFGHANISTAN est un théâtre d’opérations injustifiées et illégales car les motifs de guerre sont faux : la coalition ne combat pas des terroristes mais des résistants Afghans de différentes ethnies même si les pachtouns sont les plus nombreux et divisés. Appuyés sur la population des différentes tribus, les « peshmergas » mènent une guerre contre l’envahisseur au nom de valeurs patriotiques, même si l’islam, majoritairement sunnite mais loin d’être unifié, instrumenté depuis longtemps par les services spéciaux pakistanais ( ISI ) avec la bénédiction des services américains, vient se superposer aux motivations nationales et fédère les différents mouvements. Il faut d’ailleurs rappeler que les Talibans avaient été portés au pouvoir grâce à l’appui des Américains et des Pakistanais avant l’attaque de 2001. Ensuite, s’il est vrai que la culture du pavot s’y est à nouveau développée (alors que les Talibans au pouvoir l’avaient pratiquement éradiquée), est-ce le rôle de l’OTAN ou de la France d’aller y guerroyer pour ce motif ? Cette guerre est vouée inéluctablement à l’échec, comme celle d’Iraq, car l’armée la plus sophistiquée ne peut rien contre des combattants de style commando. Le Vietnam l’a déjà prouvé et l’on pourrait reprendre la chanson de Jimmy Endricks, je crois, que les opposants au Président Lyndon Johnson claironnaient en choeur : « Je ne veux pas aller me battre pour défendre les Vietnamiens contre les Vietnamiens ». Hamid Karzaï agent de la compagnie pétrolière américaine UNOCAL, ne contrôle que Kaboul et risque tous les jours de se faire assassiner parce qu’il représente les envahisseurs et ne fonctionne que par accommodements successifs avec les chefs tribaux. Entendre un soldat américain répondre à un journaliste que « même si c’est dur et dangereux, il faut bien botter le cul à ces connards qui obligent les femmes à porter le voile », indique le degré de conviction des soldats de la coalition : ils sont souvent désabusés de combattre un ennemi invisible et tirent à l’aveuglette en provoquant des pertes de civils même pas impliqués dans une résistance justifiée à la coalition militaire. Le commandant américain de la Force a déclaré récemment qu’il lui faudrait au moins 400.000 hommes pour réussir sa mission, au lieu des 47.000 actuels. Mais même avec un million d’hommes il ne parviendrait pas à contrôler ce pays montagneux où plusieurs sommets dépassent les 7000 mètres.

Il est donc inutile et dangereux, et en définitive scandaleux que nous soyons encore présents militairement dans ce pays, et pire, que nous renforcions notre présence pour confirmer notre retour dans l’OTAN militaire, ce qui est déjà effectif, et pour obtenir une avancée dans la construction d’une Europe de la défense dont nos partenaires européens ne veulent pas, de même que les Américains, à moins qu’elle ne soit la force supplétive de l’Alliance dirigée par les Etats-Unis.

Alain Corvez Avril 2008

Europe de la Défense : Où en est-on ?

Par le général d’armée Henri Bentégeat. Promotion “lieutenant-colonel Driant” (1965-67). Chef d’état major des armées françaises de 2002 à 2006, président du comité militaire de l’Union européenne.

L’Europe de la défense est un sujet ambigu, passionnel chez certains, trop technique pour la plupart, porteur d’illusion et de fractures. En réalité, au-delà d’un cercle limité de spécialistes, peu de responsables civils ou militaires ont une idée claire des enjeux et des limites de ce qu’on appelle en France l’Europe de la défense.

C’est pourtant un sujet important, élément significatif de la construction européenne et révélateur des ambitions pour l’Europe des différents Etats membres. Alors, où en est-on ? On peut affirmer que l’Europe de la défense est aujourd’hui une réalité concrète. Toutefois son développement très rapide ne doit pas masquer ses limites actuelles. Le traité de Lisbonne peut lui donner un nouvel élan.

 Un départ ambigu

Avant le sommet franco-britannique de St Malo en 1998, l’Union Européenne n’est qu’une organisation économique et sociale. C’est l’impuissance des Européens en Bosnie qui conduit MM. Chirac et Blair à proposer à leurs partenaires la création d’une capacité européenne d’action militaire.

L’ambiguïté naît d’une interprétation différente à Londres et à Paris : capacité adossée à l’OTAN ou totalement autonome ? La solution adoptée est un compromis. Les opérations militaires de l’UE, au cas par cas, seront soutenues par SHAPE ou dirigées à partir d’un état-major national européen.

Le projet est endossé par l’Allemagne, approuvé en 1999 au sommet de Cologne. Il reste marqué par la méfiance de Washington qui craint un affaiblissement de l’OTAN et par l’absence d’élan initial. L’Europe de la défense est née sans un projet collectif porté par les opinions publiques.

 Un développement fulgurant

Les institutions, copie modeste de celles de l’OTAN, sont mises en place dès 2001. Les premières opérations militaires sont lancées en 2003, en Macédoine avec le soutien de l’OTAN, puis au Congo avec la France pour nation-cadre.

Dans le même temps, un objectif global pour les opérations de l’Union est fixé à 60.000 hommes, incluant des moyens navals et aériens substantiels. Cette planification théorique décrit un niveau d’ambition pour l’Europe, sans préjuger de la mise à disposition réelle de ces moyens en cas d’opérations.

Pourtant de 2003 à 2008, les réalisations sont impressionnantes.

Dix-sept missions sont lancées sur tous les continents, dont cinq opérations militaires. Une capacité de réaction rapide est créée avec les groupements tactiques. L’Agence européenne de défense est mise sur pied et un centre d’opérations est aménagé à Bruxelles.

 Des limites évidentes

La première limite à l’expansion de la défense européenne est le niveau d’ambition de l’UE dans ce domaine.

L’Union est reconnue comme un acteur global sur la scène internationale, mais beaucoup de pays ne souhaitent pas qu’elle devienne une puissance politique et militaire. L’Europe doit pouvoir prévenir ou gérer des crises, mais n’est pas appelée à gérer des conflits armés ni à défendre collectivement son territoire.

La deuxième limite réside dans la faiblesse de ses capacités de planification et de conduite des opérations.

La troisième est liée à l’insuffisance des capacités militaires européennes. Les lacunes et les faiblesses sont bien identifiées mais le déclin continu de nos budgets de défense ne laisse guère d’espoir d’amélioration.

 Des obstacles sérieux

Les raisons de ces difficultés et de ces limitations sont bien connues. D’abord, pour les Européens, l’OTAN reste le vecteur privilégié de l’action militaire. En effet, l’Alliance est le vecteur naturel du lien transatlantique et elle assume la défense collective des Alliés. Elle a les structures et l’expérience, elle définit les standards et l’interopérabilité des forces européennes et nord-américaines.

Ensuite, les ressources militaires projetables des Européens sont limitées et largement entamées par l’Afghanistan, le Kosovo, l’Irak et le Liban.

Enfin, les opinions publiques européennes rechignent de plus en plus à des engagements extérieurs coûteux, risqués et lointains. Pire encore, le doute s’installe sur l’efficacité de ces actions militaires. L’impatience gagne dans notre monde de l’immédiat. L’enlisement est partout dénoncé.

 De bonnes raisons d’espérer

Pourtant l’avenir n’est pas si sombre.

D’ores et déjà, l’Union est reconnue comme acteur global de la politique internationale. Javier Solana est présent dans toutes les négociations difficiles : Kosovo, Iran, Palestine. L’Europe est partout sollicitée pour des missions de conseil, d’observation, de réforme des armées, pour soutenir les forces de l’ONU, pour s’impliquer dans toutes les crises. Il y a une attente. Parce que l’Union a des capacités uniques : c’est la seule organisation capable d’agir simultanément sur tous les leviers d’une crise, les aspects financiers, judiciaires, policiers, administratifs, commerciaux, en s’appuyant sur des forces militaires crédibles.

Bruxelles s’emploie d’ailleurs à créer une vraie synergie entre ses capacités d’action civiles et militaires. Les chaînes de commandement civiles et militaires sont étroitement coordonnées dans la planification et la conduite des opérations.

Le Traité de Lisbonne permettra d’aller plus loin avec la fin des piliers, l’unification de la politique extérieure sous l’égide du Haut Représentant et de la présence d’un président permanent du Conseil. En matière de capacités militaires, un plan ambitieux a été lancé par l’Agence européenne de défense en liaison avec le Comité militaire. À budget constant, on s’efforcera de faire mieux et davantage. Dans l’immédiat, nos groupements tactiques se consolident. Ils s’ouvrent à l’interarmées. Leur impact sur l’organisation et la préparation des forces européennes est déjà très sensible, notamment dans les petits pays.

 Perspectives

Pour consolider l’Europe de la défense, il faut maintenant rompre avec l’ambiguïté. Ne pas parler d’armée européenne puisque aucun Etat membre ne le souhaite vraiment. Préparer la consolidation de l’outil existant en pleine transparence avec Washington : rendre plus efficace ce qui existe sans rêver de l’impossible. Dépassionner la relation avec l’OTAN. Au-delà des difficultés politiques, ne pas oublier que les forces européennes doivent pouvoir agir au sein des deux organisations, sans ruptures.

C’est dans la transparence et avec l’adhésion de tous que l’Union européenne doit consolider son rôle d’acteur global respecté au sein de la communauté internationale. C’est aussi l’intérêt de la France, comme l’a souligné le chef de l’Etat.

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