Le second grand principe c’est la préoccupation primordiale des intérêts nationaux. Je rappellerai à cet égard son interruption, lors d’un conseil des ministres, alors que l’un de ses membres parlait, il le croyait innocemment de « nos amis américains » « Monsieur le ministre, un grand pays n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts ». Ces intérêts pouvaient être de nature très diverse. Ils incluaient bien sûr, le domaine économique dont l’importance ne fut jamais méconnue par le Général, notamment pour tout ce qui touchait à l’approvisionnement de la France en matières premières, ou tel ou tel bénéfice pour nos importations (encore que je n’ai jamais eu le sentiment qu’il se souciait à cet égard en priorité d’obtenir dans tel ou tel de ses voyages, la signature de tel ou tel contrat. La diplomatie « mercantile » aujourd’hui très en vogue n’était pas sa règle.). Je n’omettrai pas davantage de souligner l’importance qu’il attachait aux problèmes financiers mondiaux, qui déjà, à son époque, commençaient à être vitaux pour la France, comme d’ailleurs pour les autres pays européens, du fait de la primauté acquise par le dollar et de l’abondance des droits de tirage, lesquels devaient, dans la dernière partie de son mandat, donner lieu à d’âpres négociations avec nos partenaire européens, finalement et malheureusement restées sans succès. Je mentionnerai en troisième lieu nos intérêts culturels embrassant un vaste domaine, héritage essentiel de la France, et impliquant notamment la sauvegarde de la langue française – où il était lui-même orfèvre. Enfin les intérêts spécifiquement politiques, qui dominaient encore dans son esprit les autres (on connaît son fameux propos : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille ! »). Ces derniers impliquaient d’abord la prise en considération primordiale des menaces auxquelles la France pouvait être exposée, qui pouvaient changer selon les époques mais pour lesquelles la première tâche de la diplomatie était d’apporter son concours aux autres départements ministériels chargés de la défense du territoire. Il y avait également la nécessité de faire entendre sa voix, et une voix autonome, dans les conflits mondiaux, notamment le grand conflit Est-Ouest qui caractérisait son époque, sans parler d’un autre grand problème non moins présent à sa pensée, et à considérer lui aussi comme une menace potentielle, à savoir le sous-développement et la misère sévissant dans une grande partie du monde.
Mais ce qu’il faut souligner à propos de la notion d’intérêt c’est le caractère spécifique qu’il attribuait à ces intérêts par rapport à ceux de telle ou telle autre puissance. Certes il n’ignorait nullement qu’il existât des intérêts communs – mais il pensait profondément que ce n’était pas toujours le cas et il entendait s’inscrire en faux contre leur globalisation systématique, source d’une perte potentielle d’autonomie. Cette même préoccupation le conduisait à ratifier la notion de zones d’influences privilégiées de la France, celles-ci incluant notamment en Europe la région des Balkans et hors d’Europe l’Afrique du Nord et l’Afrique Noire, le Proche-Orient et même une partie de l’Extrême-Orient en raison notamment du rôle passé de la France en Indochine. L’ensemble de ces intérêts faisait apparaître l’importance qu’il attachait à une vocation mondiale de la France, conforme d’ailleurs à une très ancienne tradition de la monarchie française, la France ne devant en aucun cas s’enfermer dans l’Europe et ses problèmes et rester activement présente dans l’ensemble du monde. Rien ne devait plus visiblement faire apparaître cette préoccupation que sa décision de reconnaissance de la Chine en 1964, mal reçue à l’époque par la plupart des chancelleries, mais nouveau témoignage de la volonté de la France de faire entendre partout sa voix.
Troisième grand principe, dans le cadre de cette vocation mondiale, et au-delà de nos intérêts politiques particuliers, il y avait encore un autre grand souci qui inspirait sa politique, c’est celui de l’équilibre. Il était fondamentalement opposé à toute prépondérance manifeste, portant atteinte à la liberté d’autres nations. Il ne l’était naturellement pas moins à la politique des blocs, donnant à chacune des deux grandes puissances de l’époque, les Etats-Unis et l’URSS, la tentation et même la volonté de considérer les autres comme des clients, voire des « sujets ». Il y opposait un concept d’équilibre mondial destiné à permettre l’établissement entre les principaux États du monde, mais aussi ceux plus modestes une relation pacifique à la fois de sécurité et de coopération. On parle aujourd’hui de multipolarité ; autant que je sache, il n’était guère familier de ce terme, mais il exprimait bien sa pensée. Celle-ci apparaît aussi de façon frappante à travers un de ses propos à Brejnev lors de son voyage à Moscou en 1966 qui fit à l’époque grincer des dents au Département de l’Etat américain : « La rivalité des USA et de l’URSS ne nous dérange pas spécialement, car sans elle, nous risquerions soit de devenir satellite de l’URSS soit une dépendance des Etats-Unis. »
Je note d’ailleurs au passage que ce souci d’équilibre présida aussi à la relation nouvelle qu’il voulut établir, avant toute réunification, entre la France et la République fédérale d’Allemagne, avec la pensée que le déséquilibre de leurs moyens avait été dans le passé, avant et après la Première Guerre mondiale, une des causes de leur antagonisme.
Quatrième principe. Par différence avec toute action inspirée par nos intérêts, la diplomatie de la France devait s’abstenir de toute préoccupation idéologique. Certes il faut distinguer à ce propos l’idéologie de la propagation vertueuse de certaines valeurs universelles sur lesquelles je reviendrai, telle que le droit, la liberté, l’humanisme. La visée idéologique se référait en revanche à telle ou telle doctrine politico-sociale rappelant, même si elle était moins funeste, celle qui avait inspiré l’Allemagne au temps du national-socialisme ou le marxisme soviétique et conduisant aux drames dont chacun se souvenait. Le Général avait sur les idéologies des vues très précises. Il les considérait à la fois comme transitoires donc quelque peu artificielles et couvrant en outre, la plupart du temps des intérêts très précis, quoique non avoués. La « démocratie » même, dont les Etats-Unis se faisaient déjà en son temps (et plus encore de nos jours ! ) un mobile d’intervention, rentrait selon lui, quoique constituant apparemment un motif plus noble, dans la même catégorie. Il en aurait été de même du concept aujourd’hui à la mode de « diplomatie morale » ou du souci universel des « Droits de l’Homme » ce qu’on appelle parfois le « Droit de l’Hommisme » qui auraient sans doute suscité de sa part un sourire doucement sarcastique.
Doit-on qualifier de cynisme cette exigence ? Non ! l’utilisation de l’idéologie comme mobile était condamnable parce qu’elle mettait en cause le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, base fondamentale du droit international et condition aussi de la paix entre les nations. Elle était également condamnable parce qu’elle instaurait un droit d’ingérence, aujourd’hui aussi à la mode, et dont les acteurs n’étaient pas seulement, déjà à son époque, certains États, mais des ONG ou les services spéciaux, d’autant que toutes et tous avaient tendance à nier la diversité des traditions ou des mœurs au profit d’une conception « occidentalisée » et donc unilatérale des droits individuels. En tous cas, il convient de le répéter, tous esprit de « croisade » était étranger à la conception qu’avait le général de l’action extérieure.
Cinquième principe. Par contraste avec toute action inspirée par l’idéologie, la diplomatie selon de Gaulle devait s’imposer la prise en compte la plus attentive possible des réalités. Ce principe de réalisme ne signifiait pas une soumission aux faits, conduisant à un pragmatisme de fait. Bien au contraire de Gaulle y substituait parfois la théorie du « comme si », consistant à agir parfois comme si la réalité était autre et avec la volonté d’atteindre tel ou tel objectif, il prenait à cet égard exemple sur Bismarck dont il n’appréciait évidemment pas la politique à l’égard de la France mais qui disait : « Ne prenons jamais nos mesures sur les buts que nous pouvons atteindre, mais sur ceux qu’il nous faut atteindre. » Mais la volonté éventuelle de dépassement n’empêchait pas, au contraire elle impliquait la connaissance approfondie des réalités du monde pour lui essentielle. « Il faut toujours – disait-il – aller au fond des choses. Il n’y a que cette politique qui vaille. » Quelles étaient donc les réalités en question ? C’était d’abord la prise en considération des moyens de la France, évidemment préalable à toutes entreprises ou actions extérieures, d’autant que comme le disait de temps en temps le Général : La France n’était plus malgré son redressement au temps de Louis XIV ou de Napoléon. C’était aussi tout ce que comportait la vie des peuples, leurs conditions d’existence, leurs aspirations. C’était enfin la prise en compte de leur histoire presque toujours sous-jacente à leur présent – et sans oublier celle de la géographie des nations. L’Histoire, aujourd’hui trop souvent oubliée de nos hommes d’État, était la compagne privilégiée du Général et il n’appliquait pas cette référence, héritée d’ailleurs de son père, à la seule France. D’autant qu’il avait une conscience aiguë de toutes les particularités des peuples, s’agissant notamment de ceux éloignés de la sphère dite occidentale, l’Extrême-Orient notamment et même le Proche-Orient, et la volonté d’en tenir toujours le plus grand compte.
Sixième principe. Touchant maintenant aux méthodes, une importance particulière s’attachait selon lui au principe de la négociation. On a souvent décrit l’attitude de De Gaulle dans les pourparlers internationaux comme marquée par un autoritarisme intransigeant, justifiant quelque peu le qualificatif d’arrogance, très complaisamment asséné par nos partenaires ou adversaires, et qu’il avait en effet parfois pratiquée dans le passé, notamment à Londres, à une époque où sa posture de gardien suprême de la liberté de la France lui paraissait l’exiger. Devenu chef d’État et comme le souligne justement dans un opuscule récent Alain Plantey, lui aussi ancien collaborateur du général et membre aujourd’hui de l’Institut, il n’a cependant jamais méconnu, au contraire la nécessité et les vertus de la négociation. Sans méconnaître le rôle éventuel de la force dans la vie internationale, dont certains pays avaient largement abusé, il faut, disait-il, « toujours négocier », y compris avec ceux qu’on peut considérer comme ses adversaires, et même de préférence avec ceux-ci, certes en y apportant des modalités très précises. Toute négociation devait être conduite avec une claire conscience du but à atteindre, notamment, je l’ai dit, celle des intérêts nationaux en jeu. Elle devait d’autre part garder l’extrême souci des limites à ne pas dépasser touchant la prise en compte des revendications du partenaire, autrement dit il faut savoir dire non, ce qui, selon lui, était loin d’avoir toujours été le cas des hommes d’Etat de la IVe République et ne l’était pas non plus toujours des diplomates. Elle impliquait en même temps une dose suffisante de confiance dans les moyens nationaux, autrement dit une notion de puissance propre, celle-ci étant une condition du succès. Enfin il ne devait pas s’y mêler aucune tentation de mensonge, a fortiori de fourberie. Toutes ces attitudes n’excluaient pas cependant une prise en considération raisonnable des vues du partenaire. De Gaulle ne rejetait pas non plus l’idée de compromis, craignant toujours cependant qu’il ne dégénère en compromission, et qu’il oblitère les principes essentiels et les intérêts fondamentaux en jeu. C’est ainsi qu’il procéda dans tous ses pourparlers pour l’établissement de rapports nouveaux entre la France et l’Allemagne, mais aussi face aux Etats-Unis et enfin dans la période un peu difficile qui marqua son retrait de l’OTAN. Il fit pressentir celui-ci longtemps à l’avance, mais en en différant l’application pour des raisons d’opportunité. Lorsque la décision fut prise, il tint à la justifier par de solides arguments. Il ne manqua pas en même temps à souligner, par les accords Ailleret-Lemnitzer, sa fidélité, si les circonstances devaient l’exiger aux liens de solidarité résultant de l’Alliance Atlantique.
Dernier et je dirai presque « suprême » principe. Notre action diplomatique devait selon lui, garder toujours le souci de la Grandeur. Mais qu’entendait-il par Grandeur ? Ce n’était pas du tout l’équivalent de la puissance. Il répétait de temps à autre à ses interlocuteurs et quelquefois en ma présence : « La France n’est plus à l’époque de Louis XIV ou de Napoléon. », encore que ses moyens, largement reconstitués depuis la guerre, l’ait maintenue dans la catégorie des grands pays. Non ! La Grandeur c’était le souci d’un rayonnement moral, la volonté pour la France de s’instituer en héraut d’un certain nombre de valeurs universelles – ce qu’elle avait déjà fait à l’époque des Lumières, puis à la Révolution : le Droit, la Liberté, l’équité, surtout l’humanisme, impliquant le triomphe de l’esprit sur la matière et de l’homme sur la machine, grand thème qu’il avait déjà développé en pleine guerre à Londres le 25 novembre 1941 dans son célèbre et trop peu connu, discours d’Oxford. C’était aussi dans un autre domaine la grande cause représentée par la lutte contre le sous-développement et la misère d’une grande partie du monde, évoquée en Allemagne dans son dernier discours à Ludwigsburg, source d’inégalité profonde à la fois entre les peuples et les individus, voire de nouveaux conflits. C’était enfin le combat contre les excès de l’ultra-libéralisme économique attentatoire à la fois aux droits des nations et au progrès social. Cette fonction messianique dont la France ne devait pas s’abstraire, c’était là sa Grandeur. Elle correspondait à l’idée qu’il se faisait de la France, et qu’il a décrite lui-même dans un texte resté célèbre : « Ce qu’il y a en moi d’affectif, imagine naturellement la France telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. » On pourrait encore compléter cette citation par une autre. « L’épée est l’axe du monde et la grandeur ne se divise point. »
Mon dernier mot sera une interrogation : l’ensemble de ces principes a-t-il perçu aujourd’hui sa valeur ? Certes, le monde a, depuis l’époque du général, notablement changé. Les principes dont j’ai parlé étaient cependant conçus par lui comme largement indépendants de la conjoncture – et en particulier de la guerre froide – et donc plus ou moins éternels, en tous cas permanents. Il était d’ailleurs profondément convaincu de la même permanence des données fondamentales de la vie et des aspirations des collectivités humaines, proche à cet égard de l’éternel retour évoqué par l’écrivain et philosophe allemand Nietzsche au surplus vérifié selon lui par l’Histoire, et je n’en veux pour preuve finale que son célèbre propos, inscrit dans ses Mémoires d’Espoir : « Ce que j’ai dit, ce que j’ai fait restera une source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. »
Septième principe (nouveau). Une diplomatie sérieuse ne peut s’accommoder de l’intervention constante de l’opinion, telle que véhiculée le plus souvent par les médias. Certes, le souci de la démocratie exige une dose raisonnable de communication. Elle l’exige surtout s’agissant des grandes options, pour lesquelles le Général de Gaulle s’est lui même servi avec bonheur, de la télévision, qui commençait alors à entrer dans un nombre croissant de foyers, sans oublier la tribune que lui offrait ses multiples et très orchestrées conférences de presse. Mais tout cela restait loin du rôle que s’attribuent aujourd’hui les médias, et de l’interférence qui en résulte par rapport aux activités et pourparlers des responsables politiques ou diplomatiques, en possession eux, des véritables données de la politique internationale. La tendance des médias en question à faire appel à l’émotion, plutôt qu’à une véritable réflexion, leur peu de souci des contradictions éventuelles, l’influence sur leur déontologie des exigences de la publicité, tout cela est pour le public, surtout s’agissant de questions internationales, source de confusion, d’exhibitionnisme et de pressions fâcheuses. L’action propre des négociations s’en trouve occasionnellement soit obérée, soit compliquée. Il est arrivé déjà au Général de s’en plaindre, et de souligner la nécessité, pour maintenir la qualité et les vertus de l’action diplomatique, d’une déontologie rigoureuse de la presse et des médias. Elle paraît aujourd’hui plus souhaitable que jamais.
Répondre à cet article
