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Les contradictions de la démocratie française par Pierre Marie Gallois
Les limites de la démocratie
dimanche 24 août 2008
par Administrateur
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La contradiction est chez tous les auteurs, les auteurs de toutes choses. En France, de nos jours, par moments et sur des sujets importants, elle n’est pas secondaire mais principale. C’est ainsi, par exemple, que les Français clament à tous vents qu’ils veulent « moins d’Etat ». Mais, avec plus de véhémence encore, ils réclament davantage de « secours » du même Etat. Ils applaudissent à son appauvrissement tout en attendant de lui qu’il distribue plus de richesse.

Les fonctionnaires sont une de leur cible favorite. Ils seraient trop nombreux et jouiraient de trop d’avantages. Mais les Français tiennent au service public. Ils entendent bénéficier de tous ses moyens et de toutes ses attentions. De même, ils veulent travailler moins et gagner plus, consacrer plus de temps aux loisirs, donc moins à la production comme si celle-ci, plus réduite, leur fournirait plus de ressources matérielles.

La libre entreprise, plus généralement l’économie libérale, est pleine d’attraits pour les Français. Les succès économiques des Etats-Unis sont, pour eux, un exemple et un objectif, lointain certes, mais vers lequel il faut tendre. Cependant, ils souhaitent, plus ardemment encore, bénéficier des largesses de l’Etat providence, donc un Etat qui serait un juste répartiteur de la fortune nationale, instrument d’une protection sociale étendue et réparant, par ses interventions, les inégalités naturelles des membres de la collectivité. En somme, ils seraient à la fois darwinistes et fouriéristes, en dépit de l’antinomie des deux systèmes.

Majoritairement, ils souscrivent à l’action des politiciens favorables à la « construction européenne ». Ils approuvent, plus ou moins confusément, les implications de cette « construction », mais ils réprouvent leurs conséquences lorsqu’elles leur sont révélées :

  • C’est ainsi que les Français ont adopté l’euro en dépit du renchérissement du coût de l’existence provoqué par la monnaie unique et malgré le marasme économique dans lequel est plongée l’euroland, échecs socio-économiques dont-ils sont les premiers à souffrir.
  • Ils ont approuvé les mesures de décentralisation administrative et le régionalisme n’est pas pour leur déplaire, mais ils s’élèvent contre les strates politico-administratives supplémentaires correspondantes, leur coût, donc l’augmentation de la fiscalité locale nécessaire au financement de ces dispositions d’origine essentiellement démagogique.
  • Généreux, ils souscrivent à l’élargissement de l’Union européenne mais ses conséquences, lorsqu’ils les perçoivent, leur déplaisent : délocalisation, désindustrialisation, chômage, augmentation des charges dues à l’ampleur des « fonds de cohésion », le principe européen des « vases communicants » les appauvrissant au profit des nouveaux arrivants.
  • Fascinés par le « changement » et le progrès, les Français estiment que la mondialisation des échanges – par ailleurs inéluctable – est une bonne chose et qu’ils vont pouvoir prendre une place importante dans la production et le commerce mondial. Mais, ils découvrent – un peu tard – que le « grand marché » devient celui des peuples capables de produire en masse et à faibles coûts salariaux si bien que, faute d’être « protégée », leur économie s’effondre, leur production se tarit et que, ramenés au rôle de distributeurs, ils finiront par ne plus être que des consommateurs. A condition d’en avoir encore les ressources.
  • La population française ne comprend pas grand chose aux Institutions et aux Traités qu’en son nom, adoptèrent les dirigeants qu’elle s’est donné. Ces textes sont, délibérément inintelligibles, si bien que contournant tous les principes démocratiques auxquels les Français sont si attachés, le pouvoir leur fait adopter une politique dont-ils ne connaissent ni les buts ni les moyens.
Il y a un demi siècle, au cours des années 50, les peuples européens qui venaient d’être libérés de l’étreinte allemande n’étaient pas prêts aux abandons de souveraineté qu’eut exigé une « construction » politique européenne accélérée telle que souhaitée par Jean Monnet. D’où le recours à des artifices tels que la création d’organismes dont l’innocente technicité permettait de les faire communément accepter bien qu’une autorité transnationale fut indispensable à leur gestion. Ainsi, peu à peu, de « hautes autorités » en « hautes autorités » seraient grignotées l’autorité et les attributions des Etats qui, en fin de processus, pourraient disparaître et laisser place à un pouvoir fédéral, évidemment supra-national, les ex-nations étant devenues de simples divisions administratives. Pool Charbon-Acier, Communauté européenne de défense, Acte Unique, Maastricht, Euro, et maintenant, le projet de « traité-constitutionnel » rédigé par les membres de la Convention présidée par Giscard-d’Estaing, sont les étapes de la marche vers l’instauration d’un Etat fédéral et la disparition des nations. Or, en général, les Français croient bénéficier de l’ « effet de taille », celui d’un continent devenu Etat, tout en conservant au moins leur souveraineté sur eux-mêmes, ce qui est incompatible. Ce sera la nation et l’Europe géographique ou la division administrative et l’Europe politique. Une Europe dans laquelle ils n’auront guère leur mot à dire puisqu’ils représenteront moins de 15 % de sa population.

Mais les partisans du « moins d’Etat » croient gagner en passant à l’Europe-Etat. Au fur et à mesure que l’Etat nation s’affaiblit ceux qui vivent de ses largesses s’en détournent, passant dans le camp des « européistes » espérant y trouver un profit que l’Etat nation en déliquescence ne peut plus leur donner.

  • Les Français croient, également, que l’Europe politique de demain rivalisera avec les Etats-Unis, car ils ne tiennent pas compte du fait que, selon le traité de Maastrich, la politique extérieure et de sécurité commune doit être conforme à la politique de l’OTAN, c’est-à-dire à la politique, à la diplomatie et à la stratégie des Etats-Unis (ce qui est confirmé par l’article 40 du chapitre II du titre V du projet de Constitution).
  • Se sachant en démocratie, les Français croient à la liberté de la presse et s’ils soupçonnent ses entraves et ses attaches ils s’en accommodent aisément. Or, les principaux moyens d’information – donc d’endoctrinement et de désinformation – dépendent financièrement des dirigeants de l’industrie et du commerce. Aussi, « l’information » est-elle, tout naturellement, « orientée » afin que la population souscrive à une politique jugée favorable aux entreprises de ces dirigeants. Hier, dans le cadre d’un Etat fort les industriels de l’armement – plus particulièrement – relevaient des commandes de l’Etat et s’efforçaient de le bien servir. Aujourd’hui, les rôles s’inversant, c’est l’Etat qui dépend du potentiel d’endoctrination des entreprises, la « communication » ayant été substituée par elles à la recherche scientifique et à la production industrielle. Les Français vivent, certes en démocratie, mais une démocratie spéciale où certains pouvoirs disposent des moyens d’infléchir à leur gré le jugement populaire. La « pensée conforme » leur paraît un travers mineur alors bien qu’il s’agisse d’une entrave au rayonnement de la liberté d’expression et de la faculté d’endoctriner l’électeur.
  • Au cours de son allocution télévisée du 20 septembre 1962, le général De Gaulle avait déclaré : « …. La clé de voûte de notre régime c’est l’institution nouvelle d’un président de la République désigné par la raison et le sentiment des Français pour être le chef de l’Etat et le guide de la France. » (Même dix sept ans après la disparition du Führer le mot « guide » a du être assez mal accepté par bien des Français). Et le général ajoutait : « … le président est, en effet, garant – vous entendez bien, garant – de l’indépendance et de l’intégrité du pays… ». Mais, dans le cadre des Institutions voulues par le général De Gaulle, un de ses successeurs, M. Mitterrand a fait déclarer par son ministre des Affaires étrangères, M. R. Dumas, que… « la France avait opté pour la supranationalité et une Europe fédérale », ce qui signifiait que la France ne serait plus un Etat indépendant mais la division administrative d’un Etat fédéral européen. Modifiées en 1962, les Institutions de la Vème République avaient autorisé un président « soi disant garant de l’indépendance et de l’intégrité du territoire » à le convertir en division administrative d’un Etat supranational européen. Loin d’être « garant de l’indépendance du pays » un président de la République élu au suffrage universel a relégué la France au rang d’une division administrative relevant d’un pouvoir supranational européen. Durant toute sa vie, et de toutes ses forces, le général De Gaulle avait lutté pour l’indépendance de la France. Mais les dispositions législatives qu’il a lui-même imposé au pays ont conduit, non seulement, à la destruction de son œuvre mais à la vassalisation du peuple français.
Des nombreuses Constitutions dont la France s’est successivement dotée – dix huit en 171 ans – seule celle de novembre 1848 disposait que le président de la République serait «  élu au suffrage direct par tous les électeurs des départements français et de l’Algérie ». Ce mode d’élection a permis à Louis Napoléon Bonaparte de se faire confier pour dix ans le gouvernement de la République par le coup d’Etat du 2 décembre 1851, puis de rétablir l’Empire héréditaire le 7 novembre 1852. Celui-ci conduisit la France à Sedan et l’Allemagne à l’Empire, un Empire dont la France allait longtemps souffrir. Modifiée en novembre 1962, par l’élection du président au suffrage universel, la Constitution de 1958 a fait de la France la championne de la construction européenne et de sa propre « dé-construction » celle-ci sanctionnée par Maastricht, Amsterdam, Dublin, Nice et, maintenant, consacrée par le projet de Constitution rédigé par la Convention que présidait Giscard-d’Estaing.

Entre temps, les gouvernements successifs de la Vème République ainsi dévoyée, ont souscrit à tant d’abandons de souveraineté que la France n’est plus un Etat, sans être encore une province, la souveraineté populaire y a été contournée, la représentation du peuple n’est plus un sacerdoce mais un gagne pain –voire un gagne caviar – tandis qu’ont été instaurés les dangereux domaines réservés dans lesquels les caprices ou les impulsions du monarque républicain ont libre cours ; la pensée unique domine, les frontières sont ouvertes et l’ « invasion » ainsi sollicitée. Dans le même temps la voix nationale est étouffée et, faute d’Etat pour en contrôler les excès le libéralisme économique exerce ses ravages sociaux ; le service public disparaît et avec lui les acquis de siècles de luttes sociales et de travail. La dé-industrialisation appauvrit la France, celle-ci passant de l’état de productrice à celui de distributrice de biens conçus et fabriqués « ailleurs », avant que le sous-développement ne la condamne à ne plus être que consommatrice, et avec un bien maigre pouvoir d’achat.

Mis à part les rédacteurs des textes institutionnels de 1848, les « constitutionalistes » avaient toujours pris soin de faire désigner le chef de l’Etat par des Assemblées, le faisant dépendre d’une élection à deux degrés. Ils savaient qu’en démocratie le racolage démagogique que nécessite une élection n’est pas de même nature selon qu’il s’agit de séduire des dizaines de millions d’électeurs ou de réunir les suffrages des membres d’une Assemblée, lesquels ont déjà pratiqué, mais individuellement, la conquête de l’électorat. Ils savaient aussi qu’il est dangereux de confier le pouvoir à une personnalité consacrée par l’onction populaire. Cette forme de consécration majeure la place au-dessus de la loi, et pendant la durée de son mandat, elle s’estime parler et agir au nom de la majorité en exprimant le « sentiment et la raison de la nation ». Portée à cette extrémité la démocratie est si totale que, paradoxalement, elle est contournée, le pouvoir personnel s’y substituant, et en quelque sorte légitimement.

L’image télévisée ajoute, maintenant, à la confusion. Elle substitue l’impression au raisonnement, elle domine la réflexion par la subjectivité et elle a créé un « inédit de faciès » sans rapport avec le teneur d’un programme ou avec la capacité à gouverner du candidat. Le recours au suffrage universel aggrave les méfaits politiques de la télévision. D’ailleurs, les sondages montrent que les faveurs de l’opinion sont proportionnelles au nombre des apparitions sur le petit écran, quel qu’en soit le prétexte et si banale qu’ait été la « prestation ». Pareil racolage électoral ridiculise la pratique de la démocratie.

En 1848, c’est en faisant appel à la démocratie intégrale et à l’instauration du suffrage universel que Louis Napoléon Bonaparte avait obtenu les suffrages de la majorité de l’électorat, créant une dictature en invoquant le suffrage universel si bien qu’il fut plébiscité par 7.800.000 Français, l’opposition ne rassemblant que 153.000 suffrages. Cent dix ans plus tard, ne visant que l’efficacité du régime républicain, le général De Gaulle a eu recours, lui aussi, aux attraits du suffrage universel, 62,5 % des suffrages exprimés lors du référendum approuvant l’élection du président au suffrage universel. D’ailleurs, l’article 2 du titre Premier de la Constitution du 4 octobre 1958 avait déjà rappelé que le principe de la République est : … « le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple », formule séduisante mais relevant de la théorie. Tout autant que l’article 3 de la même Constitution qui dispose que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Or, formés en Assemblées législatives les représentants ne siègent plus que dans des organismes d’enregistrement, les directives de Bruxelles ayant force de loi. Quant au référendum, le gouvernement se garde bien d’y avoir recours lorsqu’il craint un désaveu. Et s’il y a recours, il mobilise tous les moyens de désinformation – il les détient tous, directement ou indirectement - pour obtenir un vote conforme à ses desseins. L’invocation répétée de la démocratie est l’attrape-nigauds qui permet de l’ignorer. Tout simplement parce qu’elle est la condition de l’accession au pouvoir, mais qu’elle neutralise ensuite l’exercice de ce pouvoir.

Les grands systèmes autoritaires qui sévirent plus particulièrement au cours du siècle dernier se sont tous réclamés de la démocratie intégrale. Ce fut le cas, chronologiquement, du marxisme-léninisme appliqué en Russie, du fascisme italien et du national-socialisme allemand. A l’origine de leur révolution respective ces peuples croyaient qu’ils allaient enfin vivre l’aventure de la démocratie et jouir de tous les bienfaits qu’elle était supposée répandre… Le peuple russe a souscrit d’emblée à la « dictature du prolétariat », la formule lui donnant le pouvoir bien que Lénine méprisât la démocratie et le suffrage universel. La Constitution de juillet 1918 mettait en avant le « droit du peuple travailleur et exploité » et instaurait le suffrage universel pour les deux sexes, tandis que la réforme agraire ralliait aux révolutionnaires les masses paysannes.

Triomphe de la démocratie ? Pour en venir au stalinisme du « Petit Père des Peuples », au Duce longtemps adulé en Italie et au Führer qui fascina la quasi totalité du peuple allemand. Démocratie, que d’erreurs, de fautes et même de crimes furent commis en ton nom.

 

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