Quelle est la signification de cette nouvelle coopération franco-britannique ?
A première vue, cet accord de défense avec le partenaire Britannique très eurosceptique, maître dans l’art du grand écart entre les deux rives de l’Atlantique peut être considéré comme une bonne nouvelle et manifeste une volonté de coopérer sur des bases bilatérales et se démarquer du carcan pesant d’une Union Européenne qui brille par l’absence de détermination à mettre sur pied une véritable défense indépendante de la main mise américaine. Comment pourrait-il en être autrement quand le Traité de Lisbonne confie ouvertement ce rôle à l’OTAN ? La toute première question que l’on peut se poser légitiment est de savoir pourquoi avoir conclu un tel accord bilatéral avec un pays, qui a gardé sa monnaie nationale et dont l’enthousiasme européen reste encore très en deçà de l’eurobéatitude qui pousse ceux qui nous gouvernent à faire rentrer dans l’Union tous les pays qui frappent à sa porte en piaffant d’impatience.
Ces accords qui ont été préparés dans la plus grande discrétion, sont le fruit d’une analyse commune qui prend acte du nouvel environnement géostratégique né de la disparition en 1991 d’une menace militaire majeure en Europe, transformant un monde bipolaire, certes dangereux mais simple à appréhender, en une mosaïque de nouvelles puissances déterminées à jouer leur partition dans le concert des Nations, rendant ainsi le monde plus incertain, plus instable et plus dangereux.
L’OTAN avait trouvé toute sa légitimité pour s’opposer aux forces militaires du Pacte de Varsovie. Elle a, à ce titre, largement rempli son rôle en évitant un choc frontal et massif avec l’Union Soviétique sous la protection d’une dissuasion nucléaire essentiellement américaine.
Elle n’avait donc que d’autre choix que de disparaitre où d’évoluer en redéfinissant de nouvelles menaces qui sortaient de son pré carré historique. Sous la pression des américains et aidés par les pays qui trouvaient plus confortable de déléguer les responsabilités de leur défense au grand frère, l’OTAN a décidé de continuer d’exister et de bâtir une nouvelle doctrine à vocation mondiale qui impose de projeter loin et vite des forces conventionnelles des armées de terre, de l’air et de la marine.
A l’aune de ces évolutions, la Grande Bretagne et la France revenue dans le commandement militaire intégré de l’OTAN, ont décidé de maintenir voire de renforcer leurs capacités de projection de leur Marine, du transport aérien et du ravitaillement en vol pour les avions de combat.
Ces deux pays ont clairement des similitudes dans leurs capacités militaires et en conséquence ont estimés qu’ils sont des partenaires stratégiques naturels en matière de sécurité et de défense.
En effet ils sont les seuls en Europe à détenir une dissuasion nucléaire nationale, certes plus indépendante du côté français, ainsi que toute une gamme de moyens aériens, navals et terrestres conventionnels dans les trois armées qu’ils peuvent et veulent projeter, sans oublier les indispensables capacités autonomes de renseignement y compris satellitaires.
Ils fournissent l’effort de défense le plus important au sein de l’Union européenne qui représente 50% des budgets de défense et 2/3 des dépenses dans le domaine de la recherche. Les autres partenaires européens y compris l’Allemagne, ne pèsent donc plus dans le domaine militaire.
Mais un problème majeur se pose. La crise économique et les fortes réductions budgétaires ont entrainé des plans d’économies qui laissent envisager des coupes importantes dans les budgets nationaux et notamment dans le domaine de la défense dont les conséquences se feront sentir dans les capacités militaires qui devront être revues à la baisse. Il parait en effet difficile de croire au discours officiel en France qui tient à souligner que les diminutions de crédit atténuées par des ventes de « bijoux de famille » ne porteront que sur les services et le soutien. Les 1.6 % du PIB consacrés à notre défense seront malheureusement revus à la baisse alors qu’il serait nécessaire d’aller vers les 2% pour remplir les missions demandées actuellement aux forces armées.
Afin de maintenir malgré tout leur statut de puissance militaire en continuant à jouer un rôle majeur et conserver des forces opérationnelles conséquentes, les deux pays ont décidé de coopérer afin de « mutualiser » et « d’optimiser » (mots lourds de conséquences) les capacités de leurs moyens militaires de manière à mettre d’une part leurs forces en mesure « d’agir ensemble » et d’autre part de rapprocher leur industrie de défense afin de mieux rentabiliser leurs investissements de défense.
Quels sont les contenus des deux traités sur la défense ?
Le premier traité porte sur la coopération en matière de défense et de sécurité.
Les deux signataires de ces accords cherchent à rassurer leurs partenaires de l’OTAN et de l’Union européenne. Ils rappellent que « l’OTAN demeure le garant essentiel de la sécurité de l’Europe », s’inscrivant ainsi dans le droit fil du Traité de Lisbonne et précisent que les moyens franco-britanniques pourront être utilisés dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN qui restera une alliance nucléaire tant qu’il y aura des armes nucléaires ou de l’Union européenne
Il comprend deux volets
Le premier volet relève des capacités militaires :
Il s’agit :
d’abord de mettre sur pied une force commune interarmées de projection du niveau d’une brigade (5000 Hommes) non permanente capable d’être déployée et de mener des opérations de guerre sur des théâtres d’opération. Il est précisé que le déploiement et l’emploi « demeurent à tout moment une compétence nationale » et que tout engagement est subordonné à une entente commune sur les buts finaux et sur les règles d’engagement.
Ensuite de constituer une force aéronavale d’attaque intégrée franco-britannique pour 2020. Les avions des deux armées devront pouvoir opérer à partir des porte-avions des deux pays. Pour cela les porte-avions britanniques seront dotés de catapultes.
Enfin de partager et de mettre en commun des matériels, des équipements et des services. Dans cet esprit, il sera étudié la possibilité d’utiliser les capacités excédentaires dans le ravitaillement en vol et le transport aérien et de bâtir un plan de soutien commun pour les avions de transport A400M. Curieusement, on peut se demander pourquoi la Grande Bretagne ne fait pas partie du nouveau commandement européen du transport militaire , basé à Eindhoven aux Pays Bas, qui a vu le jour en septembre 2010 et qui regroupe les moyens de quatre pays, France, Allemagne, Belgique et Pays Bas.
Le deuxième volet traite de Coopération industrielle
Il envisage au vu des orientations du Président de la République française et du Premier Ministre britannique, de renforcer l’industrie de défense des deux pays en construisant et en exploitant en commun des installations industrielles, de coopérer et développer leurs bases technologiques pour produire des armements en partageant les coûts de développement, de soutien et de formation dans les domaines qui relèvent de la technologie des sous-marins de nouvelle génération, des missiles, de la guerre contre les mines et des drones .
Cette coopération prévoit aussi des possibilités de vendre, de prêter des matériels et des équipements et d’échanger des services.
Le deuxième Traité porte sur les simulations nucléaires
L’objectif de ce traité est de maintenir une capacité nucléaire crédible en préparant l’avenir et de développer les futures têtes nucléaires en s’appuyant sur des moyens de simulation.
Deux installations de recherche commune seront construites. L’une à Valduc (Côte d’Or) appartenant au CEA-DAM et l’autre en Angleterre sur le site d’Aldermaston qui relève de l’Atomic Weapons Establishment (AWE).
Ce traité qui est prévu pour une durée de 50 ans, cycle de vie des deux installations qui seront construites et exploitées, ne porte donc pas à priori sur les forces nucléaires déployées ni sur un transfert de dissuasion au profit du partenaire.
Quelles sont les conséquences en matière de défense ?
En France, ces accords n’ont provoqué aucun débat de fond aussi bien au sein des partis politiques qu’au parlement. Il est vrai que les préparations ont été conduites dans le grand secret. Les rares critiques portent sur les conséquences éventuelles sur la défense européenne chère à la France mais dont se moquent éperdument les autres membres de l’Union Européenne. Pourtant le retour au sein des structures militaires de l’OTAN, l’adoption de la stratégie de cette dernière et ses conséquences en matière de projection de forces, l’acceptation de la défense anti-missiles et enfin les accords franco-britanniques marquent une nette évolution de la politique de défense française.
Les critiques les plus virulentes contre ces accords proviennent essentiellement des Britanniques. Ils gardent une certaine méfiance vis-à-vis de notre fiabilité et semblent réticents à l’idée d’accepter que leurs propres unités combattent sous les ordres des Français.
Ils pensent que ces accords affaibliraient la défense britannique et marqueraient un abandon de sa souveraineté. On peut les rejoindre sur cette position quand on s’arrête un instant sur les mots « mutualiser », « optimiser » et « agir ensemble » qui portent en germe une diminution des moyens militaires actuels de chaque pays, ce qui les priverait d’agir séparément et de ce fait seront condamnés à opérer ensemble pour garder un bon niveau d’efficacité. S’agissant de la force aéronavale dont il est question à l’horizon de 2020, on peut raisonnablement penser qu’il pourra être décidé de construire par exemple ensemble un seul porte-avions commun.
C’est la défense européenne qui subira très certainement les conséquences les plus sensibles. Les Britanniques, contrairement aux Français, restent très attentifs à ce que cette coopération ne soit pas l’embryon d’une défense européenne qui saperait l’OTAN. L’inquiétude des conservateurs était telle que David Cameron a tenu à rassurer ses députés en déclarant à la Chambre des communes qu’il s’agissait d’un partenariat et non d’un abandon de souveraineté. Son ministre de la défense Liam Fox a multiplié lui aussi les interventions pour expliquer que les deux pays resteront souverains, y compris dans le domaine nucléaire et que ces accords ne précipiteraient pas l’avènement d’une armée européenne. On ne peut pas être plus clair et prendre ainsi à contre pied les orientations du Sommet de Saint Malo de 1998, décrit pourtant comme le point de départ de la politique européenne de sécurité et de défense ! Le retour de la France dans les structures du commandement militaire intégré avait déjà sonné le glas de cette Arlésienne qu’est la défense européenne dont personne ne veut en Europe en dehors de la France. Ces accords de défense Franco Britanniques lui donnent donc le coup de grâce au bénéfice de l’OTAN qui en sort renforcée avec son statut d’organisation de la défense de l’Europe, malheureusement sous commandement américain.
L’Allemagne n’a pas semblé aussi enthousiaste que la France ! On peut se poser la question de l’avenir de la coopération franco-allemande dans le domaine de la sécurité. Il existe en effet la brigade franco-allemande et l’Eurocorps et on peut se demander quel sera l’avenir de ces forces dans le dispositif français le jour où il faudra engager simultanément la brigade franco britannique, l’Eurocorps et la brigade Franco Britannique ? Les moyens ne sont pas illimités et il faudra bien trouver les forces militaires nécessaires pour s’inscrire dans la durée et faire des choix.
C’est l’accord dans le domaine nucléaire qui soulève le plus d’interrogations
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Sans connaître bien entendu ce qui relève d’éventuels accords appelés à demeurer aux niveaux le plus élevé de certains responsables politiques, on peut s’interroger en toute légitimité sur la phrase suivante « Nous n’envisageons aucune situation où les intérêts vitaux de l’une ou l’autre de nos deux Nations pourraient être menacés sans que ceux de l’autre le soient aussi » A ce jour, l’atteinte aux intérêts vitaux relève de la dissuasion et peut justifier une riposte nucléaire décidée par le Président de la République. Peut-on envisager que ces intérêts vitaux soient identiques de chaque côté de la Manche ? Assiste-on, malgré les démentis entendus de part et d’autre, à une inflexion de notre politique de dissuasion nucléaire au bénéfice d’un allié ? L’histoire nous a appris que les Britanniques savaient faire passer les leurs en toute priorité selon l’adage bien connu « Right or wrong, this is my country »
La volonté de mettre en commun des compétences dans le domaine de la simulation et d’en partager les frais de recherche, est tout à fait acceptable surtout quand il s’agit d’assurer la pérennité des dissuasions nucléaires de chaque pays. Mais on peut en toute légitimité se poser la question de savoir pourquoi les Britanniques veulent donner le sentiment de prendre leurs distances avec les américains dont le rôle a toujours été d’assurer la sûreté et la modernisation de leurs forces nucléaires. Les Etats-Unis ne veulent-ils plus jouer ce rôle compte tenu des déclarations de leur Président sur le désarmement nucléaire ?
En filigrane ne voit-on pas se profiler la détermination de constituer un trium virat à capacité nucléaire au sein de l’OTAN et d’ancrer encore d’avantage la France aux Etats Unis au prix de la perte d’une partie de sa souveraineté ?
Le retour de la France au sein du comité des plans nucléaires, s’il devait avoir lieu, devrait être analysé avec le plus grand soin.
En conclusion
Au-delà de ces inquiétudes légitimes et tout en reprenant une déclaration de Winston Churchill dont la finesse d’esprit n’avait d’égal que sa farouche détermination « Le tout Puissant dans sa sagesse infinie n’a pas cru bon de créer les Français à l’image des Anglais » nous pouvons reconnaître qu’il est possible de trouver dans la diversité les forces nécessaires pour bâtir en Europe des coopérations entre des Nations souveraines de culture et de traditions différentes, ne possédant pas la même monnaie, mais qui peuvent se retrouver pour atteindre des objectifs communs sans passer sous les fourches caudines d’une administration bruxelloises lourde, inefficace et anti démocratique, vers laquelle nos responsables politiques ont accepté de transférer une partie de leurs pouvoir régaliens.
La défense européenne vient de prendre un sérieux coup sur la tête, pour laisser la place à de nouvelles approches basées sur des coopérations bi ou multilatérales entre des Nations.
A ce titre et sous réserve de rester très attentifs aux conséquences éventuelles sur les pertes de capacités militaires ou d’inflexion de notre dissuasion sous la pression de la défense anti missiles, ces accords de défense Franco Britanniques, s’ils ne viennent pas perturber ceux qui existent déjà avec l’Allemagne, paraissent aller dans la bonne direction.
