Dans son numéro daté du 4 décembre 2004, le « Monde » révèle que M. de Rothschild détiendrait 37 % du capital et pourrait atteindre
49 % à partir de 2007, en rachetant les actions d’un autre partenaire défaillant. Et le 6 décembre le futur actionnaire confiait « il ne s’agit pas d’un cadeau, mais d’un projet industriel inscrit dans le temps ».
Or, la consultation du personnel de « Libération » sur l’entrée de M. de Rothschild dans le capital de leur journal avait été fixée au
6 janvier 2005 (avant d’être reportée au 20 janvier). Et madame Florence Aubenas et son interprète ont été enlevés le 5 janvier, comme si, en Irak, l’on avait voulu sanctionner cette participation, « ce projet industriel à long terme », un journal ayant une certaine influence politique en France passant sous le contrôle d’un puissant financier israélite, membre d’une illustre famille ayant pris généreusement sa part au mouvement sioniste. Dans cette hypothèse « Libération » aurait été tout désigné pour attirer les foudres de résistants irakiens adversaires de l’Etat d’Israël.
Dès l’annonce d’une telle participation financière la direction du quotidien aurait dû faire le rapprochement et rappeler ses représentants en Irak. Certes, l’amalgame n’était pas évident et, fort maladroitement, le « Monde » a consacré une de ses pages à la prise de participation d’Edouard de Rothschild comme s’il était besoin de justifier le forfait des ravisseurs en leur fournissant un argument. L’image de Florence Aubenas prisonnière, le 14 mars, en dit long sur son calvaire comme si elle devait payer le prix de l’opposition haineuse qui divise les deux peuples.
2° Autre évènement récent dont les causes, la signification et les développements qui peuvent en résulter demeurent sujets à controverse : l’attentat dont a été victime Rafic Hariri, qui fut Premier ministre du Liban.
Le lendemain de l’attentat, la plupart des média accusèrent la Syrie d’en avoir été l’instigatrice. Pourtant, Damas n’avait guère intérêt à user d’un tel procédé à l’encontre de l’ancien Premier ministre. La victime, homme politique et homme d’affaires ne manifestait pas une opposition farouche à la présence syrienne et ne militait pas activement pour l’application de la Résolution 1559 des Nations Unies imposant le retrait des forces armées syriennes. C’était un homme de compromis avec lequel la Syrie aurait pu envisager de s’entendre dans l’intérêt des deux peuples. Il avait été partisan des accords de Taef (1989) qui donnaient au Liban un délai de deux ans pour mettre en œuvre une nouvelle Constitution qui libérerait le Liban de la tutelle militaire syrienne, Damas rapatriant ses troupes. Les Libanais n’ayant pas réussi à s’entendre, les Syriens n’ont pas quitté le Liban.
C’est que, créé en 1920 par le traité de Sèvres, le Liban a été détaché de l’empire ottoman défunt et placé sous mandat français, mandat qui devait s’exercer sur une mosaïque de peuples d’origines et, surtout, de confessions différentes. Six ans après la déclaration d’indépendance (septembre 1920) éclatait une première révolte druze, brutale manifestation d’instabilité chronique témoignant de la fragilité d’Institutions constamment révisées.
Une dizaine de partis politico-confessionnels gèrent plus ou moins heureusement une population essentiellement composée de musulmans (chiites, sunnites, druzes) et de chrétiens (maronites, chaldéens, orthodoxes, arméniens, grecs melkites, catholiques romains et protestants). Organiquement ces nombreuses conceptions de la politique libanaise s’expriment par les principaux partis cités ci-dessous :
- Musulmans.
- Hezbollah, chiite intégriste représenté au Parlement et dirigé par Hassan Nasrallah.
- Amal, également chiite et dont Nabib Berri président du Parlement est le chef.
- Islamisme libéral (A. Moussaoui)
- Front patriotique de Libération de la Palestine (FPLP) créé au lendemain de la Guerre des Six Jours.
- Druzes.
- Mouvement national Libanais (MNL) rassemblant les formations libanaises de gauche et qui avait été mis sur pied par Georges Habache en 1967, dirigé par Walid Joumblatt.
- Chrétiens.
- Bloc national Libanais (BNL) constitué dès 1943 par Raymond Eddé.
- Phalanges chrétiennes de Pierre Gemayel, dirigées par ses fils.
- Parti national Libanais (PNL) Créé par Camille Chamoun et que dirige son fils. (Une Milice chrétienne a formé l’armée du sud Liban en accord avec l’Etat d’Israël).
Rappelons que dès 1943 un accord avait été conclu qui répartissait l’exercice du pouvoir entre les principales confessions :
- Le chef de l’Etat devait être maronite (ceux-ci sont majoritaires parmi les chrétiens) le Premier ministre, sunnite et le Président du Parlement chiite, ces deux dernières confessions formant la moitié de la population libanaise.
En 1976, après de rudes combats entre milices chrétiennes et forces pro palestiniennes arabes, à la demande des chrétiens, la Syrie était intervenue militairement, intervention qui reçut l’aval des gouvernements arabes (accords du Caire d’octobre 1976). En 1989, le Président Gemayel désigna pour lui succéder le général Michel Aoun, mais l’instabilité régnant, le Président Hafed el Assad déclara l’unité des deux peuples et 30.000 de ses soldats occupèrent le Liban. Michel Aoun conduisit alors une guerre de libération avec, d’ailleurs, le soutien de la France. Mais, en 1990, se préparant à intervenir en Irak les Etats-Unis rallièrent à leur cause la Syrie et dans leur sillage la France suivit. Le président libanais Elias Hraoui, rallié à la politique syrienne, élimina le général Aoun, tenu en échec par les forces syro-libanaises.
Mais la flamme de l’indépendance n’était pas éteinte et, menant campagne aux Etats-Unis, le général Aoun réussit à y faire adopter le principe d’une Restauration de la Souveraineté du Liban qui a été à l’origine de la Résolution 1559 adoptée en octobre 2004 (juste retour du pacte d’Alexandrie qui, en 1944, garantissait l’indépendance du Liban). Non seulement la Syrie n’entrait plus dans l’équation stratégique de Washington mais elle était accusée de soutenir discrètement les résistants irakiens et le président Bush avait révélé son plan de démocratisation du Grand Proche-Orient si bien que les conditions se trouvaient réunies pour que l’assassinat de Rafic Harari bouleverse la situation politique au Liban.
S’y affrontent le clan pro syrien et le clan anti syrien. Le Hezbollah ainsi que les partisans du président Emile Lahoud dominent le premier et le bloc national, le Mouvement national de Walid Joumblatt, le second.
L’assassinat de Rafic Harari, précédé de la tentative de meurtre visant Marouane Hamade, en octobre 2004, ont déclenché une série de manifestations populaires illustrant la division du pays en deux clans.
- Une semaine après l’explosion qui coûta la vie à R. Hariri et aux membres de son escorte, plus de 100.000 manifestants se rassemblèrent à Beyrouth (le 21 février) pour réclamer tout à la fois la démission du gouvernement Lahoud, le départ des occupants syriens, l’indépendance nationale, l’application de la Résolution 1559 et la fin de toute ingérence étrangère. Il se peut que les 17 confessions du Liban aient été représentées, chrétiens et musulmans formant aussi un front anti syrien.
- Mais, le jeudi 8 mars, le Hezbollah organisa une contre manifestation au cœur de Beyrouth. Même marée humaine cette fois remerciant la Syrie, refusant la Résolution 1559, fustigeant la politique des Etats-Unis et désignant l’Etat d’Israël à la vindicte publique.
- Le 13 mars autre rassemblement provoqué par le Hezbollah et réunissant quelque 300.000 manifestants au sud Liban. Mots d’ordres pro syriens, anti sionistes, rejetant toute ingérence étrangère.
- Le lendemain, 14 mars, près de un million de Libanais occupèrent la place des Martyrs, toutes confessions confondues, pour réclamer « toute la vérité sur l’assassinat de R. Hariri », l’éviction du président Lahoud jugé trop proche de la Syrie, l’indépendance, l’application de la Résolution 1559.
Sous la double pression de la rue et des gouvernements occidentaux, le président Bachar el Assad annonça le retrait de ses contingents stationnés au Liban. En avril, un représentant des Nations-Unies devait se rendre à Damas pour y discuter d’un plan de retrait total, la Résolution 1559 étant appliquée à la lettre. (A la fin mars il resterait encore 8.000 à 10.000 hommes sur les 14.000 que compterait le corps expéditionnaire syrien). Le président syrien s’exécuterait de bonne grâce d’autant que plusieurs gouvernements arabes approuveraient, maintenant, ce retrait et qu’il est tenu pour impérieux par la France, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie (hier alliée de la Syrie).
Mais la question se pose : le Liban est divisé et la Syrie évincée y a de puissants alliés. Est-ce suffisant pour recréer les conditions d’une nouvelle guerre civile ? Et pour instaurer un chaos voisin de celui qui règne en Irak, où sunnites et chiites s’affrontent ?
Autre interrogation, les Syriens se replient-ils chez eux pour démontrer – par exemple en fomentant de nouveaux attentats - qu’ils étaient nécessaires au maintien de l’ordre dans un Liban aux 17 confessions et aux nombreuses factions antagonistes ?
Les évènements récents donneraient peut-être un élément de réponse : le 19 mars, explosion d’une voiture piégée dans la banlieue nord de Beyrouth, attentat à Kaslik, au nord de Beyrouth, dans une localité à majorité chrétienne (le 23 mars), le 26 mars, à l’est de Beyrouth, c’est encore une communauté chrétienne qui avait été visée par l’explosion d’une voiture piégée (2 morts, 8 blessés). La psychose de peur gagne la population qui évite les lieux publics et les rassemblements ; fréquentes risquent d’être les alertes à la bombe. S’agit-il de faire regretter l’ordre syrien ? Si cette hypothèse était vérifiée, l’ingérence de l’ONU, la Résolution 1559, les pressions étrangères auraient plongé, à nouveau, le Liban dans l’instabilité, voire la guerre civile.
3° Au tour, maintenant, d’un évènement singulier : un projet de Constitution pour l’Europe qui use de voies détournées pour institutionnaliser une politique qui n’a pas à figurer dans une Constitution d’autant qu’elle vassaliserait cette Europe politique au lieu de lui conférer indépendance et souveraineté. Eloquents sont les rapprochements qu’il faut effectuer entre des articles, ou des fractions d’articles constitutionnels, de ce projet de Traité-Constitution. (autre nouveauté). Voyons les textes :
- L’article I. 28 institue « un ministre des affaires étrangères et de sécurité commune de l’Union (acronyme : PESC)
- L’article I. 41 parag.1 dispose que : « la politique de sécurité et de défense (PSDC) fait partie intégrante de la politique étrangère et de sécurité commune ».
Ce qui signifie que le ministre des affaires étrangères de l’Union serait également le ministre de la défense de l’Union. A la fois diplomate et stratège. On verra que cette lourde charge n’en est pas une le pouvoir étant « ailleurs ».
Et que devrait faire ce tout puissant ministre chargé de deux départements ministériels très importants ? Le paragraphe 2 du même article I. 41 le précise : « La politique de l’Union au sens du présent article n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains Etats membres, elle respecte les obligations découlant du traité de l’Atlantique nord pour certains Etats qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (l’OTAN) et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre ».
La quasi-totalité des pays de l’Union étant membres de l’OTAN
- ou souhaiterait le devenir - ce paragraphe 2 signifie qu’à la fois la politique étrangère et la politique de sécurité (celle-ci englobant la défense) dépendront des décisions des Etats-Unis dont relève l’OTAN, c’est-à-dire que le ministre européen des affaires étrangères, et de la défense devra mener deux politiques – diplomatie et armées - conformes aux vues du Département d’Etat et du Pentagone.
Les gros naïfs qui voyaient dans l’Europe politique le moyen de rivaliser un jour avec la superpuissance s’apercevront qu’ils en sont les vassaux, à la fois en ce qui concerne la politique étrangère et en ce qui trait à la Défense.
En accolant le mot « sécurité » à l’expression « politique étrangère » les rédacteurs du projet de traité constitutionnel ont fait un tour de passe passe. La « sécurité » impliquant la « défense » et plaçant ainsi les forces armées des pays membres sous commandement militaire des Etats-Unis…. sans le dire expressément.
Le paragraphe 3 du même article I. 41 institue « une Agence dans le domaine (sic) du développement des capacités de défense, de la recherche des acquisitions et de l’armement. (L’Agence européenne de défense) ». Cette Agence relèvera également du Pentagone et, indirectement, des industriels d’armement d’outre-atlantique. En effet, exploitant la « construction européenne » et l’affaiblissement des Etats qu’elle implique, les grandes firmes d’armement américaines se sont installées sur le marché que forme l’Union.
Au cours du siècle, l’aéronautique de combat sera leur domaine. Non seulement Varsovie a acquis des Lockheed-Martin F 16, mais Londres, Rome, La Haye, Copenhague, Madrid ont déjà financé la réalisation du programme de l’avion
J 35 dans le même temps qu’en ce qui concerne les armements terrestres la firme General Dynamics mettait la main sur l’entreprise autrichienne Steir, les firmes espagnole SBB et suisse Mowag et cherche à contrôler l’usine de chars d’assaut britannique Alvis. Et, afin de laisser aux Etats-Unis le monopole militaire du guidage et de la localisation par satellite (GPS), l’UE a accepté que sa future réalisation Galiléo n’ait que des applications civiles. Ainsi, est confirmée et pérennisée la dépendance de l’Union colonisée militairement et diplomatiquement après l’être devenue économiquement.
Le fonctionnement de l’architecture supra nationale qui siège à Bruxelles, et parade aussi à Strasbourg, réserve quelques surprises. On connaît la polémique que soulève la directive dite de Bolkestein relative à la libéralisation des services. Les syndicats de la « vieille Europe » protestent avec véhémence contre l’application d’une règle qui y augmenterait encore le chômage si elle avantage, momentanément, les nouveaux « entrants ». Le président de la République a déclaré en substance que ce texte était inadmissible. Mais alors qu’ils étaient membres de la Commission de Bruxelles, MM. P. Lamy, socialiste et M. M. Barnier, aujourd’hui membre du gouvernement, ont approuvé cette « directive inadmissible ». Et voici le ministre des affaires étrangères de la France contraint de se renier en désapprouvant un texte auquel il s’était rallié.
4° La démocratie, du moins telle qu’elle est brandie par les Etats-Unis, trébuche là où l’on commence à s’en réclamer.
Il est normal qu’une grande puissance comme les Etats-Unis poursuive, successivement et même simultanément, plusieurs politiques étrangères. Le monde est complexe et c’est avec cette complexité qu’il leur faut conduire leurs affaires. Hier c’étaient les camps d’entraînement des Talibans (Afghanistan) puis les armes de destruction massive (Irak) qui légitimèrent le recours à la force. La piste irakienne s’est révélée sans fondement. Washington lui substituera la quête de démocratie et plus généralement la définition d’un axe du mal formé par un certain nombre d’Etats censés menacer, à la fois, les Etats-Unis et les « valeurs occidentales ». Les cruels évènements du 11 septembre 2001 ajouteront à ces griefs la lutte mondiale contre le terrorisme. L’ennemi pouvait être tour à tour, ou tout à la fois, une brutale autocratie, le soutien de l’action des terroristes ou le détenteur d’armes de destruction massive, une seule de ces coupables activités le désignant pour devenir l’objectif d’une guerre préventive, ou plus discrètement, de manœuvres de subvervion internes.
Prenant ses fonctions de Secrétaire d’Etat, madame Condoleezza Rice (fin janvier 2005) a complété et amplifié la politique étrangère évoquée par
M. George Bush lors de sa réélection. Selon madame Rice, l’axe du mal comporterait six Etats : Belarus, Corée du nord, Cuba, Iran, Myanmar, Zimbabwe. Certes, aucun de ces Etats n’est une démocratie ; la Corée du nord est une très jeune puissance atomique et l’Iran s’efforce de le devenir, les armes de destruction massive
–* autorisées aux seuls Etats amis ou tenus pour tels – désignant l’ennemi. Mentionner le Zimbabwe c’est aider M. Blair et condamner la politique de réforme agraire de
M. Mugabe. Mais les autres ?
Cuba ? Une plaie dans les Caraïbes pour le puissant voisin américain et toujours à vif, davantage encore depuis qu’il serait question de richesses fossiles dans les eaux cubaines. Restait pour madame Rice à se faire entendre des deux puissances qu’elle redoute particulièrement, la Russie et la Chine. Le Belarus, indépendant depuis 1990, se rapprocherait de plus en plus de Moscou dont il a adopté le rouble et dont dépend son économie, ses ressources naturelles étant fort limitées. Avec l’entrée des pays baltes dans l’Union européenne et les manœuvres occidentales en Ukraine, il ne reste que le Belarus pour former un cordon continu d’Etats tampons, de la mer Baltique à la mer Noire, isolant la Russie de l’Europe en formation. Est-ce à dire que Washington prépare, à l’encontre du Belarus une opération comme celle qui semble avoir été réussie en Georgie et en Ukraine, en investissant la Russie ?
Le Myanmar est désigné à la vindicte publique parce qu’il est à l’origine d’un important trafic d’opium et que les militaires y font la loi, manière indirecte de critiquer le régime civil mais autoritaire du puissant voisin chinois.
(madame Rice ne se demande pas comment gérer démocratiquement une population de plus de 1,3 milliard).
On notera qu’en ce qui concerne la démocratie, ni le Pakistan autoritaire et nucléaire n’est cité, ni les monarchies pétrolières, ni les régimes africains avec lesquels les Etats-Unis cherchent à coopérer plus étroitement.
Déposant devant la Commission des affaires étrangères du Sénat, le 18 janvier dernier, madame Rice avait assigné à la diplomatie américaine (elle n’a pas dit aux forces armées des Etats-Unis) trois grandes missions :
- Rassembler les démocraties et créer un système international basé sur nos valeurs et le respect du droit.
- Lutter contre les menaces qui visent la sécurité commune et s’attaquer aux causes du terrorisme.
- Répandre la liberté et la démocratie sur le monde.
C’est là un ambitieux programme, à la fois à l’usage de la politique intérieure du gouvernement Bush et un avertissement au reste du monde dont les Etats-Unis veulent bousculer le déplaisant statu quo. C’est également couvrir d’un manteau moral toutes sortes d’opérations que la morale pourrait condamner, surtout lorsqu’il s’agit de « répandre la démocratie » sans dire, naturellement, qu’on entend ainsi l’imposer par la guerre, par la subversion ou par l’achat des consciences.
Berceau de la démocratie, les Etats-Unis n’en prennent pas moins de dommageables libertés avec le suffrage universel fondement de la pratique démocratique. Les élections présidentielles sont l’occasion de manipulation des urnes – vote électronique aidant – et aussi d’un cérémonial électoral qui relève davantage du music-hall que de la politique. La France, toujours portée à donner aussi des leçons de démocratie, pratique elle aussi la magouille électorale pour priver une large fraction de sa population d’une représentation parlementaire. La rétention de l’information ou la désinformation, instruments du pouvoir mettant « en condition » l’électorat soumis à la « pensée conforme ».
En Yougoslavie, c’est par le blocus économique et les bombardements que les alliés, sous la conduite des Etats-Unis, ont « répandu » la démocratie, madame Albright ayant, à cet égard, devancé madame Rice. Après la guerre ils ont « acheté les consciences » en finançant une jeune fraction d’une population qu’ils avaient plongée dans la misère.
Même recours à la destruction et à la subversion en Irak, en réunissant dans ce malheureux pays les conditions de la guerre civile entre « résistants » et « collaborateurs » des vainqueurs. Que peuvent signifier les élections en présence d’une armée d’occupation, des attentats quotidiens et des combats fratricides entre les trois principales fractions d’une population martyrisée par plus de quinze années de privation et de guerre ?
Si, en Yougoslavie, habilement, les vainqueurs avaient cherché par leurs subsides à rallier une jeunesse en désarroi en créant le mouvement OPTOR, en Georgie et en Ukraine le même procédé obtint des résultats analogues. L’OPTOR yougoslave devenant l’ukrainien PORA, le libre arbitre de la population fut d’autant plus mis à l’épreuve que la Pologne voisine et l’Union européenne un peu plus lointaine s’efforcèrent de détourner l’électorat de la maison-mère russe. Sans parler de l’attraction exercée par le lointain, mais puissant, dollar.
Précédant cette offensive contre le domaine de Moscou, une organisation semblable à l’OPTOR, baptisée KAMARA, avait contribué à renverser Chevardnadze afin de lui substituer un régime favorable aux intérêts des Etats-Unis dans le Caucase, au voisinage des richesses fossiles du bassin de la Caspienne. La démocratie avait été invoquée bien que les procédés utilisés pour obtenir ce changement de régime politique ne soient guère démocratiques.
La Roumanie, fort appréciée par l’OTAN, entend devenir membre de l’Union européenne. Et, pour y parvenir, elle affiche son inclination pour la démocratie. Aussi le 29 novembre dernier, les Roumains ont-ils été appelés aux urnes pour désigner leurs députés et leur chef d’Etat. Malheureusement la fraude a été de la partie. Au pouvoir, les sociaux-démocrates d’Adrian Nastase, premier ministre, avaient modifié, à leur avantage, la loi électorale et autorisé le vote multiple par un même électeur, tandis que les plus démunis étaient rémunérés pour aller voter « convenablement ».
A la fin février, marquée par la même fièvre « démocratique » la population du Tadjikistan a été appelée à désigner les membres de leur Parlement. Le parti présidentiel aurait commis de nombreuses irrégularités aux dépens du parti de la Renaissance islamique de Mouhiddin Kabiri et du Parti démocratique national de Zoirov Rahmatullo. Indépendant depuis 1991, le Tadjikistan est gouverné par Emomali Rakhmonov, socialiste, qui a conservé le pays dans le sein de la Communauté des Etats Indépendants (CEI). Au pouvoir depuis treize ans
M. Rakhmonov s’efforcerait d’y rester…. « en arrangeant » les urnes.
Ces « leçons de démocratie » répondent à l’attente de M. George Bush puisque dans le cadre de sa politique du Grand Moyen-Orient il entend y « répandre » la démocratie. Voici M. Hosni Moubarak, chef d’Etat égyptien depuis 1981, qui apaiserait l’opposition interne en « démocratisant » son élection. C’est le suffrage universel qui en décidera, le président ayant à la fois la pleine onction populaire et le pouvoir, ce qui le placera au-dessus des lois, cette sorte de « démocratie intégrale » contournant la démocratie tout en prétendant y avoir recours. On a vu qu’au Liban, le grand remue ménage démocratique ne va pas sans heurts comme, sous d’autres formes en Arabie Saoudite ou dans les Emirats où, maintenant, la paix civile est troublée par des attentats.
Voisin du Tadjikistan avec lequel il a une frontière commune, le Kirghiszstan est, à son tour, le siège d’une révolution. Il s’agit, pour l’opposition, de mettre fin au régime autoritaire du présent Askar Akaiev, depuis 1990 chef d’Etat d’un régime présidentiel, aujourd’hui réfugié en Russie, et dans trois mois d’organiser des élections qui seront probablement « agencées » comme elles le sont presque partout ailleurs. Les Etats-Unis ont fait savoir qu’ils soutenaient le recours à la démocratie, s’en remettant à l’OSCE pour y veiller.
En réalité, ces « éruptions » démocratiques – ou pseudo démocratiques – relèvent de la grande géopolitique à trois Etats-Unis, Russie, Chine, principales caractéristiques politique du temps présent.
La démocratie – ou du moins l’idée que s’en font les populations – est un solide levier qui ajoute sa puissance d’attraction aux armes des Etats-Unis ou à la menace de leur emploi. Que ce soit avec la dislocation de la Yougoslavie, le changement de régime en Georgie, la révolte tchétchène, les élections en Ukraine, la fièvre électorale au Proche-Orient, au Tadjikistan et au Kirghizstan, en attendant qu’elle s’étende à l’Ouzbekistan et au Kazakhstan, au Myanmar et au Belarus, Washington s’en prend simultanément à la Russie et à la Chine, affaiblissant la première et investissant géographiquement la seconde.
Moscou et Pékin se savent dangereusement visés. En juillet 2002 les deux capitales avaient conclu un traité, la Russie ravitaillant la Chine en armes et en pétrole. Des accords économiques et de sécurité, sous leur égide, avaient été conclus avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbekistan, tandis que de nouveaux liens économiques et militaires étaient noués entre Moscou, la Nouvelle Dehli et même Islamabad. Mais les évènements du 11 septembre 2001 avaient rapproché Moscou de Washington et les Etats-Unis s’étaient installés sur des bases aériennes au Tadjikistan, au Kirghizstan et en Ouzbékistan, en intervenant dans le domaine des ex républiques soviétiques musulmanes et en se rapprochant des frontières de la Chine du Sud-ouest.
Car ce qui se prépare, aujourd’hui, c’est le grand affrontement politique et économique entre les Etats-Unis et leurs fidèles et la Chine et les siens. Et l’argument « démocratique » est la principale arme des premiers contre les seconds.
