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Le coût humain de l’énergie par Pierre Marie Gallois
La menace des pays emergents
mardi 7 décembre 2004
par admin
popularité : 2%

Après avoir perdu plus de 60.000 hommes au Vietnam, les Etats-Unis retirèrent hâtivement leurs troupes. Les images télévisées des combats avaient traumatisé la population et incité Washington à s’en tenir, désormais, dans de futures guerres, au concept dit « zéro pertes », du moins du côté des Etats-Unis. Au Vietnam, ils avaient lutté contre une idéologie politique jugée maléfique et dangereuse, le marxisme-léninisme et, champions du droit, c’est à de pareils combats qu’ils se préparaient.

Or, ce sont quatre guerres pour l’énergie que les Etats-Unis mènent depuis quinze ans et, pour la dernière en date, ils ont renoncé au « zéro pertes ».

Sans doute les évènements du 11 septembre 2001 ont-ils bouleversé de fond en comble leur comportement face à la guerre. Il ne s’agit plus seulement de se défendre ou même de faire triompher un modèle socio-économique, il s’agit d’exercer une vengeance et même, préventivement, d’éradiquer un adversaire implacable, comme jamais les Etats-Unis n’eurent à en affronter. Nationale, cette mission mobilise tous les ressorts du patriotisme au point qu’ils l’emportent sur le droit et la morale, pourtant si chers aux citoyens d’outre-atlantique.

Il n’en demeure pas moins que la quête d’énergie est non seulement sous-jacente à l’affrontement, mais qu’elle en est l’origine.

Au cours de la première moitié du dernier siècle, si grand était l’écart entre les pays industrialisés et les principaux producteurs de pétrole du vieux monde que ces derniers accueillaient favorablement l’exploitation par l’étranger de leur potentiel énergétique. Ils se contentaient d’indemnités relativement modestes.

Sous l’effet de deux causes principales, durant la seconde moitié du XXème siècle, les rapports entre producteurs et grands consommateurs d’énergie ont totalement changé :

  • D’une part, l’enrichissement progressif des Etats producteurs leur a donné les moyens d’une politique de revendication et permis d’affirmer leur rôle sur la scène internationale ; les populations ont pris conscience de l’importance de leurs richesses en matière d’énergie, ce qui a renforcé leur identité nationale.
  • D’autre part, les guerres agencées par les pays industrialisés, telles celle de Suez, en 1956, du Kippour en 1973, celle qui opposa l’Irak à l’Iran à partir de 1980, et aussi les interventions des Etats-Unis dans le Golfe et dans les Balkans, puis en Afghanistan, ont eu de profonds retentissements sur l’attitude des pays musulmans pétroliers. Et aussi les manœuvres politiques et diplomatiques qui aboutirent au changement de régime en Iran. Il en est résulté des crises pétrolières, un ravitaillement ralenti et un enrichissement du prix du baril de pétrole, avec les crises économiques correspondantes subies par les pays consommateurs.

Mais, également un sentiment nouveau exprimé par les pays producteurs se rendant compte de la dépendance dans laquelle ils peuvent tenir les Etats industrialisés, grands consommateurs spéculant sans vergogne sur leur supériorité scientifique et économique. En revanche, cet atout est partiellement neutralisé par le constat déplaisant de se trouver en situation de totale dépendance vis-à-vis des Etats industrialisés vers lesquels ces pays producteurs d’énergie doivent se tourner pour satisfaire les besoins de leur quête de modernité.

D’où une frustration encore accrue par le fait qu’en dépit de leurs richesses ils ne tiennent sur la scène mondiale qu’un rôle mineur.

Et l’avidité des « industrialisés, usant de la force des armes pour s’assurer l’énergie nécessaire à leur développement a transformé le malaise initial en sourde inimitié d’abord, puis en hostilités déclarées. Et de plus en plus violentes comme en témoignent les évènements récents.

La consommation d’énergie est la condition du développement, c’est-à-dire, dans le monde contemporain, de l’industrialisation. Manifeste est le lien entre la consommation d’énergie par habitant et le niveau de vie de la population. Tous les peuples cherchent à améliorer leurs conditions d’existence, donc à consommer davantage d’énergie. Etats-Unis, Canada, Norvège, Suisse… sont en tête de l’aisance individuelle et Haïti, Népal, Ghana en queue avec une faible ou très faible consommation d’énergie. En la matière, il faut tenir compte, certes, des productivités nationales très différentes, des conditions climatiques locales, des ressources ou des pénuries spécifiques des uns et des autres.

Les experts estiment qu’au cours des 50 prochaines années la consommation d’énergie primaire (chauffage, transports, production d’électricité) devrait tripler, peut-être même quadrupler. Au début du millénaire, annuellement, elle aurait été équivalente à l’énergie produite par la combustion de 13.500 millions de tonnes de charbon (ou encore 450 exajoules).

En pourcentages cette énergie est produite par les 6 différentes sources suivantes :

Soit 85,8 % d’énergies contribuant à « l’effet de serre » et 14,3 % seulement qualifiées d’énergies propres. Les conférences de Rio de Janeiro (1992) et Kyoto (1997) ont imposé la limitation des émissions de gaz responsables de « l’effet de serre » et du réchauffement de la planète, donc un emploi réduit du charbon, du pétrole, du gaz naturel. D’où les prédictions qui suivent pour 2050 :

C’est-à-dire 55 % d’énergies « propres » et 45 % d’énergies encore « polluantes ». (Ces pourcentages s’appliquent à une quantité d’énergie trois ou quatre fois plus élevée que celle mentionnée pour 2000).

On estime qu’au rythme de consommation prévisible actuellement, le pétrole fournira encore de l’énergie durant une cinquantaine d’années et le gaz naturel pendant 65 ans environ.

Pour demeurer aussi longtemps que possible l’unique superpuissance, et mis à part leurs efforts scientifiques, industriels, financiers, commerciaux et militaires, les Etats-Unis entendent s’approvisionner largement en énergies, mais en mesurer la disposition à leurs rivaux futurs.

Ils ne peuvent atteindre ce double objectif qu’en visant le pétrole, le gaz naturel et le nucléaire, les autres sources d’énergie étant locales. D’où deux campagnes aux effets convergents :

  • L’une contre l’énergie nucléaire (insécurité des centrales nucléaires, risque de prolifération d’armes atomiques en raison de la similitude des deux disciplines, l’une fournissant à l’autre la technicité et les ingrédients nécessaires à la militarisation).
  • L’autre visant l’appropriation des sources d’énergies fossiles afin d’être en mesure d’avoir un ravitaillement assuré et aussi de limiter les approvisionnements des puissances, demain, rivales par le contrôle des voies d’acheminement (oléoducs, gazoducs).

La répartition des sources d’énergies fossiles dans le monde est loin de correspondre aux besoins nationaux. Ce qui implique des transferts d’énergie sur des parcours politiquement vulnérables.

Les réserves fossiles ne sont évaluées que fort approximativement, les uns ayant intérêt à les surévaluer, les autres à les minorer, d’autant d’ailleurs, que les découvertes alternent avec les déconvenues. Les chiffres actuellement connus sont les suivants :

Les réserves mondiales de pétrole seraient de l’ordre de 165 milliards de tonnes (ou encore 1.204 milliards de barils) et pour le gaz naturel, atteindraient 178.000 milliards de mètres cubes.

Quant à la production annuelle mondiale elle serait pour le pétrole : 325 millions de tonnes (26.600 millions de barils) et, pour le gaz naturel : 2.580 milliards de mètres cubes.

Cette production se répartirait comme suit :

On notera que l’Amérique du nord (États-Unis, Canada et Mexique) dispose d’importantes capacités de production, mais Washington cherche à limiter la production locale pour ménager le plus possible ses réserves. En revanche, l’Extrême-orient (et une population de 3 milliards, la moitié de la population mondiale) est fort mal pourvu en énergies fossiles.

En 2000 la consommation de l’Amérique du nord était de l’ordre de 22 millions de barils/jour dont 17 à 18 pour les Etats-Unis, leur production étant de 9 millions de barils/jour et leurs importations de 8 millions (provenant du Golfe : 30 % - du Canada : 14 % - du Mexique : 15 % - de l’Amérique du sud : 19 %.

Mais en 2020, la demande américaine serait de 31 millions de barils/jour si bien qu’il faudrait importer plus de 20 millions de barils/jour.

Une insupportable dépendance pour la superpuissance.

Or, la production mondiale sera âprement disputée. Si elle est de l’ordre de 77 à 80 millions de barils/jour il leur faudrait passer à 120/130 millions de barils/jour en raison de l’augmentation de la demande mondiale, la Chine, par exemple, passant d’une consommation de 5 millions de barils/jour à 12 ou 15 millions en 2030. Et l’Inde doublant ou triplant ses besoins.

Jusqu’au milieu des années 90, les États-Unis spéculèrent sur les liens étroits qui les unissaient à l’Arabie Saoudite dont le sous-sol détient les plus importantes réserves de pétrole aisément accessibles. Mais, durant la première guerre du Golfe (1990 - 1991) - destinée entre autres objectifs à attribuer à l’allié saoudien le quota de production pétrolière de l’Irak - le stationnement de contingents étrangers sur le sol de l’Arabie, terre des lieux saints, déclencha une réaction anti-occidentale qui formera un milieu intégriste favorable aux desseins d’Oussama ben Laden. Force fut de constater que l’Arabie Saoudite n’exportait pas seulement du pétrole, mais aussi, des terroristes. Après une série d’attentats meurtriers, ceux du 11 septembre dissipèrent les dernières illusions. Il fallait à la fois combattre et vaincre le terrorisme et disposer d’un ravitaillement pétrolier fiable.

L’Irak épuisé, survolé, contrôlé, sporadiquement bombardé, était tout désigné pour permettre une exploitation directe de son potentiel énergétique. D’où la seconde guerre du Golfe, militairement bien conduite, mais à l’après guerre on ne peut plus maladroitement géré.

Outre-atlantique l’indépendance énergétique a été à l’origine de la formation d’un gouvernement formé de personnalités du monde pétrolier. Dans l’intérêt de leur pays, et aussi du leur, ils envisageaient d’exploiter les ressources de l’Irak après occupation et réhabilitation des installations pétrolières. La production serait augmentée et Washington pourrait alors peser sur le coût de « l’or noir » et s’en servir comme d’une arme économique au détriment de l’Arabie Séoudite, de l’Iran, voire de la Russie, la vente de pétrole étant la principale ressource des ces Etats.

Ce plan, fort ambitieux, est tenu en échec par l’éveil d’un nationalisme irakien et les gouvernements et les populations des pays musulmans, l’antagonisme israélo-palestinien aidant, tiennent les Etats-Unis pour des prédateurs si bien que près d’un milliard de fidèles de l’Islam ont versé dans l’anti-américanisme.

Celui-ci est encore renforcé par le fait que Washington a eu d’autres visées que le seul pétrole irakien. Si 63 % des réserves prouvées se trouvent au Proche-Orient le bassin de la Caspienne en recèlerait 7 à 8 % en ce qui concerne le pétrole et 8 à 12 % en ce qui a trait au gaz naturel. Selon le Département de l’énergie américain, dès le début des années 2010 le pétrole nécessaire à l’industrie des Etats-Unis devrait aussi provenir du bassin de la Caspienne et des gisements de l’Atlantique (rivages africains et sud américain).

C’est pourquoi Washington s’est particulièrement intéressé au Caucase et aux pays riverains de la Caspienne, aussi bien à l’ouest qu’à l’est, riches en pétrole et en gaz naturel. Il a été question que l’OTAN assure la sécurité des pétroles de Bakou. Et, en 1997, Mme Madeleine Albright, alors Secrétaire d’Etat, avait déclaré que « c’était une tâche exaltante pour les États-Unis que de prendre en charge les destinées du Caucase ». Or, le Caucase jusqu’aux frontières de l’Iran, au sud, et de la Turquie, à l’ouest, a relevé durant plus d’un siècle de Moscou. Le pétrole de Bakou à travers la Tchétchénie aboutit sur le littoral de la mer Noire, à Novorossisk. Moscou comme Washington se trouvent, l’un par rapport à l’autre, dans une situation ambigüe. Le Kremlin s’associe officiellement à la Maison Blanche pour lutter contre le terrorisme, l’irrédentisme tchétchéne ayant aussi recours au terrorisme. Mais, dans le même temps, la révolte des Tchétchénes est indirectement encouragée par la présence – discrète - des Etats-Unis en Géorgie et, plus généralement, sur le versant sud du Caucase.

Souscrivant à la construction d’un nouvel oléoduc amenant le pétrole de la Caspienne à Ceyhan, sur le littoral turc de la Méditerranée, les Etats-Unis détournent de la Russie une partie des exportations de pétrole de la Caspienne.

On s’entend sur le terrorisme mais l’on s’oppose sur le pétrole, du moins sur celui du sud de la Russie.

Ce pétrole est aussi à l’origine de l’intérêt que les Etats-Unis ont porté à la Macédoine et à leur allié albanais et cela dès le début, en 1992, de l’entreprise de dislocation de la Yougoslavie par l’Allemagne. La très ancienne route Rome-Byzance, de la côte albanaise aux rives de la mer Noire a été « rajeunie » par le projet d’un oléoduc amenant le pétrole de la Caspienne au littoral de l’Adriatique. De même il a existé un projet de gazoduc longeant le cours du Danube et passant par Belgrade.

L’énergie fossile nécessaire à l’Europe de l’ouest et provenant de l’Europe de l’est, a mobilisé la vigilance… et les armées des Etats-Unis.

Oussama ben Laden et les Talibans ont offert aux Etats-Unis l’occasion d’occuper en Afghanistan une importante position stratégique. Présents en Irak et en Afghanistan ils entourent l’Iran, vieil adversaire et ils se trouvent sur la route d’acheminement d’énergies fossiles reliant le bassin de la Caspienne (et ses 30 milliards de barils de réserve) à l’Inde (1 milliard d’habitants) et au Pakistan (135 millions) tous deux dépourvus de ressources énergétiques, du moins en quantités suffisantes.

La société californienne UNOCAL et une compagnie de République argentine avaient proposé de construire un oléoduc et un gazoduc amenant l’énergie fossile du Turkmenistan, au sud-est de la Capsienne sur le littoral de la mer d’Oman, au Pakistan. Mais l’instabilité afghane a mis ce projet en sommeil. De leur côté, les Kazakhs ont proposé à la Chine de construire un oléoduc d’un millier de kilomètres pour fournir du pétrole au-delà de la frontière chinoise, jusqu’à Urümqi. Deux projets Russo-Chinois ont-ils été étudiés qui, à partir des gisements de la Lena à l’ouest du lac Baïkal irrigueraient la Chine par Daqing jusqu’à Shangaï par le sud ou le Japon par Khabarovsk et Nakhodka par le nord. Ces projets suscitent les réticences de Washington qui n’a aucun intérêt à voir ravitaillée en énergie la Chine, puissance rivale. Il y a là, matière à monnaie d’échange, la fédération de Russie, grâce aux richesses énergétiques de la Sibérie détenant un important atout dans le face-à-face pétro politique du XXIème siècle.

En développement accéléré, la Chine, pour alimenter son formidable potentiel de production a besoin d’énergie et, charbon, mis à part, ses ressources ne sont pas à la mesure de sa capacité économique et industrielle. Avec 20 % de la population mondiale son sous-sol ne lui offre que 2,3 % du pétrole inventorié, 0,9 % du gaz naturel s’il recèle 11,6 % des réserves de charbon.

Aussi est-ce en Chine et, pour la satisfaction de ses immenses besoins, que va s’organiser la répartition des ressources énergétiques. La Chine disputera aux Etats-Unis pétrole et gaz naturel encore disponibles. Entre les deux grands consommateurs la Russie, aux vastes étendues riches en énergies fossiles, va jouer un rôle déterminant.

 

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