LE TEMPS ET LES MOTS pour Raymond Devos et Yves Dutheil
Le temps, mathématiquement appelé quatrième dimension, à trois formes : le passé, le présent et l’avenir. Il se chiffre par ce qu’on appelle la durée. La durée du passé c’est l’âge, celle du présent c’est l’heure et celle de l’avenir c’est l’espérance ou l’incertitude qui vont si bien ensemble, sauf dans les calendriers ou certaines éphémérides. On peut préférer le raccourci poétique qui dit que : « le passé est l’étron du présent qui dévore l’avenir ». Jusque là, on est en phase avec les Anglais : la durée du temps est pour eux « the duration of the time. »
Pour une petite durée on aura un moment ou un petit moment. On peut réduire encore avec un instant et même un petit instant, jusqu’à l’instantané qui vaut zéro. Là, on quitte nos amis britanniques. Pour eux, pas de telles nuances subtiles ; l’instant et l’instantané, sont l’immédiat.
Pour le temps passé, le Français parle de l’âge, l’Anglais aussi. Pour la fatigue de l’âge, le Français parle du vieillissement. L’Anglais, au lieu de former un mot à partir de « old », n’hésite pas à parler d’« ageing ».
What time is it ? = Quelle heure est-il ? La précision devient française. On notera, en conséquence, la confusion britannique entre heure et temps. L’heure est une notion quantitative alors que le temps (the time) est une notion qualitative imprécise. La quatrième dimension ne saurait être traitée avec autant de légèreté.
Là, où on voit que le cartésianisme se limite aux jardins à la française, c’est quand on aborde les choses climatiques en parlant du temps qu’il fait. Le mot temps va aussi désigner les manifestations météoriques dont la science est appelée météorologie. Le « populaire », faute d’un mot adéquat, a immédiatement trouvé un raccourci. Ce temps-là est devenu la météo. Les Anglais n’ont pas eu ce souci puisqu’ils disposaient dans leur vocabulaire du mot « weather ».
Pour exprimer les dégradations dues aux variations de température, d’humidité, du vent et de tous les éléments généreusement distribués par la nature, nous pouvons employer le mot, commun aux deux langues « érosion ». Nos voisins britanniques lui préfèrent « weathering ». Ils réservent l’érosion aux laminages répétés des vents de sable, des marées, des vagues de la mer, de la progression des glaciers et des courants de toutes sortes.
En combinant l’« agéing » et le « weathering » on obtient une parfaite image de la dégénérescence des choses et des gens.
On croyait avoir trouvé la quintessence de la philosophie lorsque François Mitterrand lança la mode de sa pensée ronflante et creuse :
« Il faut laisser le temps au temps »
Sortie d’un contexte purement météorologique, cette ânerie n’est qu’une forme de pléonasme.
Pour revenir à l’étymologie du mot météorologie, on avait raison de penser qu’il s’agirait là de l’étude des météores. On notera, en passant, la grande différence de définition entre le dictionnaire Larousse et la météorologie. En effet le dictionnaire définit le météore comme le phénomène lumineux produit par l’ignition de la météorite lorsqu’elle brûle en rentrant dans l’atmosphère. C’est la fameuse étoile filante. Pour les météorologues, les météores sont constitués par toutes les choses naturelles qui descendent de l’atmosphère. Ainsi, les pluies, la neige et la grêle sont considérées comme des météores aqueux. Les comètes aussi sont des météores à queue, mais elles ne tombent pas sur la terre. La différence d’orthographe trouve peut-être là son explication. C’est quand même beau, clair et précis la langue française, la plus intelligente et la plus belle du monde comme chacun sait.
La créativité des hommes médiatiques est très grande pour faire évoluer la langue française. Le résultat n’est pas toujours heureux. Ainsi, le général De Gaulle avait lancé et répété son fameux « tirer les conséquences » qui émaille, désormais, tous les discours publics. Avant cela, on se contentait de prévoir, d’envisager ou de mettre en garde contre ; ces fameuses conséquences. Par contre, de tout cela on peut tirer des conclusions. Comme quoi on ne peut pas tirer n’importe quoi et n’importe qui n’importe comment.
Le grand présentateur Jacques Martin a créé des prononciations qui ont fait école. Désormais, sur les ondes, le mois de Juin se prononce JOUIN, le zoo s’entendra ZOU et la jungle : la JONGLE. On remplace l’expression « par rapport » ou « le rapport avec » par le « rapport à ».
L’E.NA nous abreuve de « en tout état de cause » qui ne veut rien dire, on peut le supprimer sans changer le sens de la phrase. De même, en parlant, on ajoute des « e » là où il n’y en a pas ce qui donne :
« Il fallaite abandonner le navire, car, il étaite en train de couler »
Il suffit qu’un Président de la République quelconque lance la mode pour que tous les présentateurs de télévision et les hommes politiques, godillots perroquets, suivent et répètent. On pouvait penser que « c’étaite » une façon de chercher ses mots mais il n’en est rien. Même, quand un Président de la République a la flemme d’apprendre les discours qu’on a écrits pour lui et qu’il lit son texte sans pudeur, il continue cette manie disgracieuse. Là, au moins, le Général de Gaulle connaissait les textes qu’il apprenait par cœur, d’autant plus facilement que c’est lui qui les composait.
Le populaire n’emploie pas « en tout état de cause » réservé aux énarques ou à « la France d’en haut ». Même le « en quelque sorte » qui eut son heure de gloire, s’est limité aux classes moyennes. Il s’invente et lance ses propres modes qui ont substitué le « tout à fait » à la bonne vieille affirmation OUI, puis les « c’est vrai que » entrecoupés de « en fait » à répétition. Cela passera mais on sent une menace avec « c’est clair » qui pointe le nez, mais sans faire encore tache d’huile.
Le temps et les mots