Tels étaient donc les principes fondamentaux expliquant sa décision. Mais il s’y ajoutait encore quelques autres considérations concrètes, celles-là, liées à nos intérêts spécifiques. Il considérait que ceux-ci devaient être le seul motif pour la France de tout engagement et que, si guerre il y avait, ce devait être pour la France sa guerre. Autrement dit, il rejetait la conception, aujourd’hui à la mode, d’une globalisation plus ou moins fatale ou inévitable des intérêts de chaque puissance, qu’il s’agisse de l’Europe ou du monde entier. D’où la nécessité du maintien d’une totale liberté. L’OTAN lui paraissait en outre comporter pour ses membres et en particulier pour ses membres français, et qu’il s’agisse des officiers présents dans les divers comités ou des combattants eux-mêmes, une sorte de dénationalisation, voire d’aliénation, accentuée par les avantages matériels qu’y trouvaient certains et par l’usage prédominant de la langue anglaise. Il n’ignorait pas enfin les bénéfices économiques, à ses yeux indus, qu’en tirait la puissance dominante – ou parfois telle ou telle autre - , sur le plan de la conception et surtout de la fourniture des nécessaires matériels de combat, d’autant que leur sophistication croissante en amplifiait la création et qu’elle s’opérait souvent au détriment de nos propres capacités industrielles.
La création de la force de frappe atomique totalement indépendante devait précisément constituer le contrepoint à son retrait total des structures et des commandements de l’OTAN tout en assurant en dernier recours la totale sécurité de la France sans oublier l’atout exceptionnellement valorisant qu’elle constituait pour l’ensemble de la politique française dans le monde.
D’autre part, l’OTAN est-elle l’organisation la mieux adaptée pour faire face aux actuels conflits du monde ? Elle l’était à la rigueur lorsque la menace procédait d’une super puissance, l’URSS d’alors en l’espèce. Il s’agit aujourd’hui non plus de faire face à un ou des « géants », mais de turbulences relativement mineures, même si ces dernières peuvent avoir une importance pour tel ou tel pays, voire les États-Unis dès lors que ceux-ci associent désormais leurs intérêts au monde entier. Ou bien il s’agit de menaces de caractère terroriste. Mais qui peut penser que de tels conflits relèvent d’une organisation aussi lourde et aussi complexe que l’OTAN. On ajoutera que les modalités de son intervention ne paraissent guère adaptées à la nature de ces nouveaux conflits qui le plus souvent résultent de poussées nationalistes locales, de revendications politiques ou religieuses, ou d’une volonté de sauvegarde de modes de vie traditionnels, toutes motivations auxquelles l’Otan, organisation qui se veut militaire, est parfaitement étrangère. On constate aujourd’hui en Afghanistan cette impropriété, à laquelle s’ajoutent en outre, de la part des adversaires, des méthodes de combat s’apparentant à la guérilla et auxquelles l’OTAN ne répugne pas à répondre parfois et fâcheusement par des actions qu’on ne peut autrement qualifier que comme des crimes de guerre.
Il y a enfin la « politisation » croissante de l’OTAN et l’extension de son champ. Initialement vouée, dans le cadre de l’Alliance atlantique, à l’organisation d’une défense spécifique de l’Europe de l’Ouest et naturellement en même temps des États-Unis, elle a été progressivement étendue au monde entier. Elle a pris de ce fait le caractère d’une sorte de gendarmerie internationale, avant tout vouée au surplus à la sauvegarde des intérêts de la diplomatie américaine, conjuguée avec un certain nombre de principes idéologiques. Ce n’est même plus une organisation collective de sécurité. Son intervention il y a quelques années au Kosovo et contre la Serbie en était l’exemple, et elle n’a pas été moins révélée par l’empressement des USA à y inclure la Pologne et la République tchèque, avant même que ces deux pays ne soient « intégrés » à l’Europe et sans que ces deux pays aient été exposés à la moindre menace.
On conclura ces observations par une considération relative aux dommages que comporterait pour l’aura de la France dans le monde notre retour complet dans le système intégré de l’OTAN, au regard de laquelle l’octroi d’un ou deux commandements subordonnés apparaît comme une compensation dérisoire. Ce qui consacre en effet cette audience c’est le message de liberté et d’indépendance des peuples dont la France est supposée d’être le héraut en même temps que l’affirmation de certaines valeurs éthiques, politiques ou spirituelles constituant l’héritage culturel – et politique – de la France. C’est donc là l’inverse d’une attitude de « suivisme », même si celui-ci peut paraître justifié par des réminiscences historiques ou par une apparence d’intérêts communs (qui existent certes parfois). Comme l’a écrit le général de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir évoquant son retour au pouvoir « Il faut désormais que ce que nous faisons et disons le soit indépendamment des autres », ce qui n’exclut cependant jamais une coopération éventuelle. La politique suivie lors du conflit irakien, l’écho qu’elle a trouvé auprès de petits et de grands pays a montré éloquemment la validité de cette attitude et l’importance du maintien de cet héritage. En eut-il été de même, et qu’en sera-t-il demain si, considérant l’extension au monde entier de l’OTAN nous nous trouvions obligés d’agir en toute circonstance sous sa bannière ?
Pierre Maillard, Ambassadeur de France. Ancien conseiller diplomatique du général de Gaulle.
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