A.- L’histoire nous dit-elle que la Wallonie est française ?
La réponse est clairement "non". La politique française des frontières naturelles, qui a parfaitement réussi à l’ouest, au sud et à l’est, n’a pas pu trouver d’application au nord, parce que la géographie ne propose aucune frontière naturelle – chaîne montagneuse ou cours d’eau – entre les populations évidemment françaises et les populations qui évidemment ne le sont pas : Allemands, Néerlandais et "Flamingants" néerlandophones. Un "plat pays", des forêts monotones, ont fait de cette partie de l’Europe une zone de conflits incessants. Il est d’autant plus frappant qu’en dépit de cette instabilité chronique, la frontière septentrionale de la France n’a au fond que très peu varié au cours des siècles. Au Moyen-Âge, et encore du temps de Jeanne d’Arc, le domaine de la couronne de France empiétait certes quelque peu sur l’actuel territoire belge côtier avec le Comté de Flandre, mais cet empiètement était largement compensé plus à l’est par une frontière nettement plus en retrait qu’aujourd’hui. Du temps de Louis XIV, on voit nettement se dessiner les actuels contours nord et est de la France, encore que la Lorraine soit alors un "gruyère" dans lequel la France ne possède qu’une série d’enclaves (notamment les fameux "Trois Évêchés" de Metz, Toul et Verdun). Il est même frappant de constater que nos frontières septentrionales se sont stabilisées au nord avant que la politique des frontières naturelles ait achevé de produire ses effets. A la fin de l’Ancien régime, nos frontières du nord et de l’est coïncident pratiquement avec celles que nous connaissons aujourd’hui, tandis que nous ne possédons alors ni la Savoie ni le Comté de Nice ni le Comtat Venaissin.
Les frontières naturelles au nord, cela n’aurait pu signifier que la rive gauche du Rhin jusqu’à la mer du Nord, thèse indéfendable. Il y a eu certes le royaume des Francs et l’Empire de Charlemagne : cela s’est terminé par un partage…, et puis je croyais que les souverainistes condamnaient les empires ! Il y a eu surtout la période de la Révolution française et de Napoléon. Eh bien relisez l’ouvrage de Jacques Bainville sur Napoléon. Il défend avec quelque succès la thèse que l’ensemble des coalitions qui ont finalement mis à bas cet empire français n’a été qu’une conséquence sans cesse aggravée jusqu’à son paroxysme et jusqu’à la défaite finale de Waterloo du refus de la conquête française des Pays-Bas autrichiens par les "Puissances", et notamment l’Angleterre. L’escalade qui a conduit la France jusqu’à Moscou a commencé par la conquête, à partir d’avril 1792, des Pays-Bas autrichiens, c’est-à-dire à peu près de la Belgique actuelle. Et c’est en Belgique que l’affaire s’est terminée…
B.- L’histoire nous dirait-elle que la Belgique n’est pas une nation ?
Certains disent que la Belgique n’est pas une nation parce qu’elle n’est que le produit d’arrangements de Puissances qui auraient trouvé leur intérêt à constituer cet État dit artificiel. Ce n’est pas faux qu’il y ait à l’origine de la Belgique le jeu douteux de ces intérêts égoïstes. Mais écoutez, soyons sérieux : pouvons-nous trouver sur cette terre un seul pays qui se soit constitué de façon pure, sans recours à des guerres de conquête, à des négociations retorses et à pas mal de coups bas ? Va-t-on refaire toute l’histoire parce que nos ancêtres ont été parfois de parfaits gredins ? Faut-il condamner le monde latin parce qu’il doit pour une bonne part son existence et surtout son extension aux ambitions personnelles d’un certain Jules César ? L’histoire est une forêt dense de bonnes et de mauvaises actions. La question n’est pas là, elle est de savoir si les parties flamande et francophone de la Belgique peuvent aujourd’hui encore faire ensemble leur chemin, ou si la rupture est inévitable. Le Grand Duché de Luxembourg aussi aurait pu avoir un tout autre destin, devenir purement et simplement allemand, ou français, ou belge. L’histoire a hésité à son sujet. Mais je connais bien les Luxembourgeois : leur patriotisme actuel est indéniable.
C.- La promotion de la francophonie justifierait-elle une annexion de la Wallonie par la France ?
Là encore, je croyais jusqu’à ce jour que la francophonie n’était pas et ne voulait pas être un empire qui se constituerait par voie d’annexions, mais une coopération amicale entre nations souveraines. Certes, nous avons à promouvoir des relations privilégiées avec la Wallonie francophone, quelle que soit par ailleurs son évolution politique : hier, intégration dans un Etat unitaire ; aujourd’hui composante d’un Etat fédéral, et peut-être demain autre chose. Dans tous les cas de figure, la francophonie a en Wallonie sa carte à jouer parce que les Wallons parlent français.
Il me semble même que si la francophonie constitue un "modèle" que des souverainistes doivent défendre, c’est notamment pour cette raison : respectueuse des souverainetés nationales, elle constitue un "contre-modèle" à opposer au monstre de l’Union européenne.
D.- Les dangers d’ouvrir la boîte de Pandore des guerres régionales
Il faut ici reprendre pour l’approuver le grave avertissement formulé par M. Pierre Hillard : nous avons toujours dénoncé une certaine "Europe des régions", qui sous le couvert d’une décentralisation, en soi défendable, constitue en réalité un instrument pervers de destruction des nations et de leurs Etats, ceux-ci étant anémiés, en haut par les empiètements "européens", et en bas par l’éclatement de l’Europe en une poussière de mini-Etats à base ethnique.
Ne soyons donc pas, à partir d’un cas concret, les complices de ces manœuvres destructrices.
Certains ont évoqué le cas de l’Italie, et les résultats rassurants du dernier référendum, qui ont montré que le peuple italien, avec bon sens, tient à son unité. Mais justement, parlons-en, du cas italien ! La tentative sécessionniste des Flamands de Belgique ressemble à s’y méprendre aux menées des "Ligues" italiennes, et notamment de la "Ligue lombarde". Dans les deux cas, il s’agit, non pas de la manifestation d’un patriotisme local cherchant à trouver sa place à l’intérieur du patriotisme national sans renier celui-ci, mais de l’égoïsme honteux de populations plutôt privilégiées économiquement et qui ne veulent plus supporter leur part du fardeau de la solidarité nationale et sont prêts à détruire leur pays pour satisfaire cet égoïsme. Ne tombons pas dans ce piège, si peu que ce soit.
E.- Souverainisme et relations entre nations
Ce que je veux dire ici sera ma conclusion. Pour moi, le souverainisme n’est pas l’apologie de l’égoïsme national. Il ne consiste pas à dire : "je ne m’intéresse qu’à mon pays, les autres, je m’en fiche". Si vraiment c’était cela, le souverainisme, je le quitterais à l’instant. Pour moi, le souverainisme, c’est l’amour de la liberté. Mais être libre, cela ne signifie pas se désintéresser des autres. Ni au plan individuel ni au plan collectif et national. Dans et par la souveraineté des nations, il sera possible de construire un monde qui ressemblera à une famille, une famille de nations amies. Que nous soyons bien loin de cet idéal ne nous oblige pas à le renier. Respectons les autres nations comme nous souhaitons que la France soit respectée. Et prenons garde de ne pas nous lancer dans des initiatives qui pourraient être sources de grands désordres.
Que la Belgique soit une nation ou non, c’est aux Belges de le dire ! Ne le disons pas à leur place, et n’anticipons pas sur un choix possible d’éclatement en le favorisant si peu que ce soit. C’est ainsi que nous ferons œuvre de paix. Et qu’un jour la Wallonie puisse tisser des liens plus forts avec la France, là encore, ce sera aux Wallons de le dire, et aux Français aussi, bien entendu.
6 juillet 2006, Romain ROCHAS
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