Un peuple constitué à partir des peuples existants sur le continent européen, consciencieusement, opiniâtrement, privés de leurs histoires, de leurs identités, de leurs ressorts, de leurs monnaies, des fleurons de leurs industries, de leurs cultures, de leurs langues, de leurs fiertés nationales et de leurs projets collectifs. A partir des peuples et nations que l’on a cherché constamment – encore récemment par la « Constitution Giscard » puis par le « traité de Lisbonne » en « coups d’Etat simplifiés » - à faire consentir à l’abandon de leur souveraineté. Citons Brecht : lorsque le peuple vote contre le gouvernement, il faut élire un nouveau peuple.
Telle est la mission des institutions européennes, depuis Jean Monnet : ligoter discrètement, pas à pas, les géants nationaux, pour les empêcher de se dresser. Politique de Lilliputiens qui, pendant le sommeil de Gulliver, attachent chacun de ses innombrables cheveux à un piquet…
II) La France, parangon de peuple « Etat-Nation-République », est le principal obstacle à écarter dans cette gigantesque entreprise. Parce que :
- elle est depuis longtemps la championne du « Royaume contre l’Empire », contre les empires : arabo-musulman au Moyen-Âge, des Habsbourg d’Autriche et d’Espagne (au point de conclure une alliance avec la Sublime Porte en 1535, puis avec la Suède protestante sous Louis XIII et Richelieu), de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Russie et de l’Union soviétique, de l’Amérique et de ses proches alliés aujourd’hui ;
- elle représente un universalisme d’inspiration catholique (et révolutionnaire sécularisé du christianisme catholique) prônant l’égalité des hommes et l’humanisme, contre l’idéologie quasi raciste des « peuples élus » (pré)destinés à dominer le monde (« am deutschen Wesen soll die Welt genesen ») ;
- elle se veut une « personne » secourable (Jeanne, Marianne, « Notre Dame la France » de Péguy, la « Madone aux fresques des murs », la « princesse des contes », une voix dans le monde, qui parle pour tous les hommes, une puissance culturelle, en qui beaucoup de gens espèrent ;
- elle ne veut pas abandonner son unité et son indivisibilité, contre les communautarismes et les régionalismes encouragés jusque chez elle par les Etats-Unis, l’Union européenne comme par l’Allemagne et l’Autriche par le biais des langues régionales ;
- elle tient encore à un rôle de sa langue dans le monde, deuxième langue internationale après l’anglais ;
- elle semble persister à tenir à son Grand Large, tant par ses départements et territoires d’Outre-Mer que par la Communauté francophone ; elle est donc la principale puissance continentale – hors du « noyau impérial - qui veut continuer à « marcher sur les deux jambes » : une Europe (différente du piège de l’enfermement et du lit de Procuste) et le Grand Large, la Francophonie, le monde entier, toute l’Humanité ;
- elle commence à dénoncer la « maldonne » dont elle a pris tardivement conscience : maldonne de « l’Europe puissance » qui ferait contre-poids aux Etats-Unis et à d’autres, alors que l’UE se range complètement sous la bannière étoilée qui veut nous entraîner dans ses guerres et son « choc des civilisations », contre l’Irak, l’Iran, la Chine, la Russie, contrairement à nos orientations traditionnelles et à nos intérêts vitaux ; maldonne de la répartition désastreuse des charges et avantages dans l’Union : Allemagne qui empêche l’Union pour la Méditerranée tout en se réservant le « Baltikum » et promeut sans vergogne ses intérêts économiques et industriels au détriment des nôtres (Siemens contre Alstom, voire Areva ; Airbus et EADS ; Galileo…) ; maldonne de l’Union censée respecter les langues et cultures des membres, et qui, contrairement à son propre règlement linguistique de 1958, impose l’anglais comme langue commune – bientôt unique - dans ses institutions et jusque dans les Etats, et fait tout pour torpiller l’organisation multilatérale de la Francophonie, comme le projet d’Union pour la Méditerranée ; maldonne de cette Union dont le modèle longtemps vanté a été la Belgique (construction artificielle montée en 1815 et 1830 contre la France, par l’Angleterre et la Sainte Alliance de Metternich…) ; Belgique qui éclate, dans le grand retour – et les conflits d’intérêts - des nations.
III) La France doit sortir de cette Union-piège, choisir son grand Large et lancer une coopération forte des nations européennes souveraines.
Elle ne peut plus espérer participer à l’actuelle construction européenne tout en gardant la maîtrise de son destin et en cultivant son rôle mondial par sa langue, par la Francophonie, par sa voix originale.
Gulliver doit se réveiller et se redresser d’un seul coup, en arrachant les piquets et en ne craignant pas d’y perdre d’assez nombreux cheveux, dans un effort temporairement douloureux, mais salutaire.
La France libérée de cette Union-prison des peuples pourra alors reconstruire, sur le continent européen et dans le monde entier, des coopérations intenses mais préservatrices de sa personnalité mondiale, de ses intérêts politiques, économiques, culturels et linguistiques, et de sa liberté.
Albert Salon, docteur d’Etat ès lettres, ancien Ambassadeur.
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