Il faut d’abord prendre en compte que, malgré les renforts à attendre, les forces de la coalition ne disposeront jamais des effectifs - plusieurs centaines de milliers d’hommes - qui seraient nécessaires pour couvrir tout le pays pendant un temps suffisant. Le pari de substituer prochainement à ces forces une armée et une police afghanes n’est pas davantage crédible, celles-ci n’en étant qu’au recrutement, à l’équipement et à l’instruction, et de toute façon confrontées aux mêmes insuffisances d’effectifs à terme. De plus, aux incompressibles délais de leur mise sur pied s’ajoutera toujours un doute sur leur loyalisme à l’égard du gouvernement en place et des forces de la coalition.
Les événements qui se sont enchaînés depuis l’été montrent à quel point la situation s’est détériorée. Non seulement une insécurité croissante règne dans tout le pays et même à Kaboul, la capitale, mais les convois d’approvisionnement de la coalition sont désormais soumis à un harcèlement et à des attaques tout au long du trajet qui relie à l’Afghanistan le port de Karachi, au Pakistan, où sont débarqués matériels, munitions et carburants destinés aux forces de la coalition. Ces attaques et ces harcèlements sont menés avec des effectifs de plus en plus nombreux, recrutés dans les zones tribales pachtounes à cheval sur la frontière afghan-pakistanaise. C’est ainsi que la récente attaque de deux dépôts de l’Otan à Peshawar, sur la ligne de communication stratégique qui relie le port de Karachi à Kaboul par la passe de Khyber, a été menée par plusieurs centaines de combattants. Cette opération effectuée en l’absence de toute réaction de la police pakistanaise et suivie le lendemain de l’attaque et de la destruction dans les mêmes zones tribales d’un convoi de 100 véhicules confirme que, dans leur totalité, celles-ci constituent désormais un territoire qualifiable d’ouvertement ennemi. Les Américains ne font d’ailleurs plus de distinction entre les deux côtés de la frontière, opérant de la même façon contre les Talibans hébergés au Pakistan que les Israéliens contre les gens du Hamas dans la bande de Gaza. Leurs frappes « ciblées » tirées à partir de drones occasionnent malheureusement des bavures qui ne font que dresser davantage contre eux les populations qui en sont victimes, d’où un risque de moins en moins négligeable de contre-mesures pakistanaises. Question : jusqu’où pourrait aller un tel affrontement, le Pakistan étant une puissance nucléaire et à même de basculer complètement dans le camp des islamistes radicaux ? Devant le risque, il est vraisemblable que les Etats-Unis seraient amenés tôt ou tard à reconnaître leur impuissance … en même temps que l’approvisionnement des forces de la coalition se trouverait définitivement compromis. La possibilité d’un tel scénario conduit à s’interroger dès maintenant sur l’opportunité de poursuivre l’engagement militaire occidental en Afghanistan.
L’autre aspect de la capacité de nuisance des forces reconstituées des Talibans et de leurs alliés réside dans le double impact de leurs succès, à la fois en termes de pertes humaines et matérielles et en termes d’effet psychologique. Les Américains ont cherché à minimiser l’importance, du point de vue militaire, des dégâts matériels subis à Peshawar, mais ce sont tout de même 200 camions et véhicules de transport de troupes blindés qui ont été détruits. L’impact psychologique au vu des photos de l’amoncellement de véhicules incendiés sur le site attaqué est considérable. Ce succès incontestable des Talibans, répété les jours suivants par la destruction d’un convoi de 100 véhicules, s’inscrit de plus, comme on l’a vu, dans une série d’attaques menées sur le territoire pakistanais contre les convois logistiques d’équipement des forces de l’Otan opérant en Afghanistan. Depuis octobre, au moins une demi-douzaine d’entre elles ont été menées à hauteur de la passe de Khyber. Six jeeps blindées Humvee sont notamment tombées indemnes aux mains des Talibans à ces occasions, avec lesquelles ils paradent ostensiblement … Comme l’écrit le correspondant à Peshawar du Figaro, R. Girard : « La réalité est que la guerre américaine en Afghanistan a débordé ses frontières pour venir jusqu’au cœur de la capitale d’une des quatre provinces de l’Etat fédéral pakistanais (Peshawar) ».
Dans ces conditions, on ne peut que s’inquiéter quant à la suite des événements. Les Américains sont d’ailleurs les premiers à s’en préoccuper (Le Monde du 10 décembre 2008). Les forces de la coalition, plus ou moins enfermées dans leurs garnisons, ressemblent de plus en plus à un ensemble de camps retranchés coupés de leurs liaisons terrestres avec leurs bases d’approvisionnement extérieures au pays, ce qui les menace de quelque désastre partiel ou global. Et le renforcement constant de la pression exercée par les Talibans – qui ont montré leur capacité à manœuvrer désormais au niveau compagnie, voire bataillon dans l’affaire de Peshawar – tend à les y enfermer encore davantage, avec des difficultés et des risques accrus pour en sortir, ce qui veut dire en clair que l’on va vers un blocage définitif de la phase de stabilisation et le retour à une situation d’affrontements de plus en plus grande intensité.
Ainsi piégée, n’ayant pu parvenir à aucun de ses objectifs, à savoir éliminer physiquement Ben Laden et venir à bout d’al Qaïda, ni davantage avoir fait de l’Afghanistan un Etat capable de prendre en charge sa propre destinée, la coalition n’a d’autre choix que de chercher les voies et moyens de sortir le plus rapidement possible de la situation dans laquelle elle s’est enfermée et qui mine sa crédibilité.
De toute manière, le sort de l’Afghanistan et du conflit qui s’y déroule ne devrait-il pas impliquer davantage les pays qui sont ses voisins, dans une vision de régionalisme et de multipolarité bien comprises ? Pourquoi ceux qu’on appelle les « Occidentaux » devraient-ils toujours se substituer à eux, au surplus dans le sillage de la politique toujours « universaliste », voire impérialiste des Etats-Unis ? Dans le cas de l’Afghanistan sont bien évidemment également parties prenantes au règlement du conflit les pays voisins, avant tout le Pakistan, mais aussi l’Iran, l’Inde et la Chine, ainsi qu’au Nord les nouveaux Etats satellites de la Russie (Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan), lesquels d’ailleurs, outre leurs intérêts propres, sont aussi quelque peu « interpellés » par la menace « terroriste ».
A l’appui de ces considérations, et s’agissant de la France elle-même, on ne peut enfin que rappeler les contraintes de notre propre appareil militaire, réduit à un format de « juste suffisance » ( ?), face aux multiples problèmes de sécurité que l’état du monde soulève pour nos forces armées. Des éléments de celles-ci sont engagés ou réclamés – ou peuvent l’être encore davantage – dans d’autres parties du monde, soit du fait des intérêts que nous y gardons – par exemple en Afrique ou dans l’axe méditerranéen (qui inclut le Proche-Orient ) - , soit pour nos approvisionnements en matières premières essentielles, soit enfin du fait de nos possessions DOM-TOM. Devant les charges chaque année accrues qui en découlent, tant pour les hommes que pour les matériels, n’est-il pas nécessaire d’éviter une telle dispersion lorsqu’elle n’est pas justifiée par des nécessités nationales authentiques ? En fait, c’est de la seule considération de ces dernières qu’il faut se placer pour juger de l’opportunité de poursuivre ou non notre participation à la coalition organisée pour soi-disant régler le problème afghan, d’autant que l’arrivée du nouveau président des Etats-Unis risque de nous valoir des demandes encore accrues pour un résultat, comme on l’a vu et comme le confirment nombre de responsables de l’opération, plus que douteux et globalement contre-productif.
Dans un tel contexte et devant une telle impasse, il faut plus que jamais rappeler au respect du principe fondamental énoncé par le Général de Gaulle : « Si la France doit faire quelque part la guerre, il faut que ce soit sa guerre ».
Février 2009
Pierre Maillard, Ambassadeur de France
François Lardeau, Forum pour la France
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