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Quel est l’interêt de la France dans cette affaire ?
La France dans le piège afghan par François Lardeau
Conclusion de Pierre Maillard - Ancien conseiller diplomatique du Gal. de Gaulle.
samedi 16 mai 2009
par Administrateur (Webmestre)
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Tandis que le gouvernement du président Karzaï cherche à négocier le retour des Talibans du mollah Omar et de leurs alliés dans la communauté nationale afghane, la situation militaire, sous responsabilité américaine et occidentale, ne cesse de se dégrader dans le pays du fait des opérations menées avec de plus en plus de hardiesse et de succès par ces derniers. L’initiative est en train d’échapper complètement aux forces de la coalition qui, malgré les renforts, ne parviennent pas à assurer la stabilisation de la situation, condition préalable pour les Etats-Unis au succès de leur réplique aux attentats du 11 septembre et à la constitution d’un Etat « démocratique » inspiré au plus près du modèle occidental. Compte tenu de l’enclavement et de l’environnement de l’Afghanistan, il ne semble y avoir de solution au conflit que régionale et dans un retour aux fondements traditionnels des pouvoirs dans la société locale.

Il faut d’abord prendre en compte que, malgré les renforts à attendre, les forces de la coalition ne disposeront jamais des effectifs - plusieurs centaines de milliers d’hommes - qui seraient nécessaires pour couvrir tout le pays pendant un temps suffisant. Le pari de substituer prochainement à ces forces une armée et une police afghanes n’est pas davantage crédible, celles-ci n’en étant qu’au recrutement, à l’équipement et à l’instruction, et de toute façon confrontées aux mêmes insuffisances d’effectifs à terme. De plus, aux incompressibles délais de leur mise sur pied s’ajoutera toujours un doute sur leur loyalisme à l’égard du gouvernement en place et des forces de la coalition.

Persuadés d’avoir assuré la stabilisation de la situation en Irak en se rapprochant récemment des tribus sunnites, les Américains cherchent à agir de même en Afghanistan, redécouvrant les modes de pacification retenus par les généraux français Galliéni et Lyautey à Madagascar et au Maroc. Ils oublient que ces derniers pacifiaient pour rester et pour développer les pays en cause en veillant tout particulièrement à y associer les élites nationales dans le cadre d’un protectorat qui ne remettaient pas en cause les autorités traditionnelles et ce qu’on appellerait aujourd’hui leur mode de gouvernance. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit en Afghanistan. D’une part, il n’est pas question d’y rester, et d’autre part on entend imposer un régime dit démocratique dont les dirigeants, plus ou moins arrivés dans les bagages des Américains, sont en fait là pour imposer sans partage les vues de ces derniers, à savoir contrôler une position considérée comme stratégique dans leur volonté d’hégémonie. Les choses étant ce qu’elles sont et la brutalité de leurs interventions faisant le reste, c’est-à-dire poussant au rejet et à la résistance, il est évident que la situation ne peut pas être stabilisée sur de telles bases.

Les événements qui se sont enchaînés depuis l’été montrent à quel point la situation s’est détériorée. Non seulement une insécurité croissante règne dans tout le pays et même à Kaboul, la capitale, mais les convois d’approvisionnement de la coalition sont désormais soumis à un harcèlement et à des attaques tout au long du trajet qui relie à l’Afghanistan le port de Karachi, au Pakistan, où sont débarqués matériels, munitions et carburants destinés aux forces de la coalition. Ces attaques et ces harcèlements sont menés avec des effectifs de plus en plus nombreux, recrutés dans les zones tribales pachtounes à cheval sur la frontière afghan-pakistanaise. C’est ainsi que la récente attaque de deux dépôts de l’Otan à Peshawar, sur la ligne de communication stratégique qui relie le port de Karachi à Kaboul par la passe de Khyber, a été menée par plusieurs centaines de combattants. Cette opération effectuée en l’absence de toute réaction de la police pakistanaise et suivie le lendemain de l’attaque et de la destruction dans les mêmes zones tribales d’un convoi de 100 véhicules confirme que, dans leur totalité, celles-ci constituent désormais un territoire qualifiable d’ouvertement ennemi. Les Américains ne font d’ailleurs plus de distinction entre les deux côtés de la frontière, opérant de la même façon contre les Talibans hébergés au Pakistan que les Israéliens contre les gens du Hamas dans la bande de Gaza. Leurs frappes « ciblées » tirées à partir de drones occasionnent malheureusement des bavures qui ne font que dresser davantage contre eux les populations qui en sont victimes, d’où un risque de moins en moins négligeable de contre-mesures pakistanaises. Question : jusqu’où pourrait aller un tel affrontement, le Pakistan étant une puissance nucléaire et à même de basculer complètement dans le camp des islamistes radicaux ? Devant le risque, il est vraisemblable que les Etats-Unis seraient amenés tôt ou tard à reconnaître leur impuissance … en même temps que l’approvisionnement des forces de la coalition se trouverait définitivement compromis. La possibilité d’un tel scénario conduit à s’interroger dès maintenant sur l’opportunité de poursuivre l’engagement militaire occidental en Afghanistan.

L’autre aspect de la capacité de nuisance des forces reconstituées des Talibans et de leurs alliés réside dans le double impact de leurs succès, à la fois en termes de pertes humaines et matérielles et en termes d’effet psychologique. Les Américains ont cherché à minimiser l’importance, du point de vue militaire, des dégâts matériels subis à Peshawar, mais ce sont tout de même 200 camions et véhicules de transport de troupes blindés qui ont été détruits. L’impact psychologique au vu des photos de l’amoncellement de véhicules incendiés sur le site attaqué est considérable. Ce succès incontestable des Talibans, répété les jours suivants par la destruction d’un convoi de 100 véhicules, s’inscrit de plus, comme on l’a vu, dans une série d’attaques menées sur le territoire pakistanais contre les convois logistiques d’équipement des forces de l’Otan opérant en Afghanistan. Depuis octobre, au moins une demi-douzaine d’entre elles ont été menées à hauteur de la passe de Khyber. Six jeeps blindées Humvee sont notamment tombées indemnes aux mains des Talibans à ces occasions, avec lesquelles ils paradent ostensiblement … Comme l’écrit le correspondant à Peshawar du Figaro, R. Girard : «  La réalité est que la guerre américaine en Afghanistan a débordé ses frontières pour venir jusqu’au cœur de la capitale d’une des quatre provinces de l’Etat fédéral pakistanais (Peshawar) ».

Dans ces conditions, on ne peut que s’inquiéter quant à la suite des événements. Les Américains sont d’ailleurs les premiers à s’en préoccuper (Le Monde du 10 décembre 2008). Les forces de la coalition, plus ou moins enfermées dans leurs garnisons, ressemblent de plus en plus à un ensemble de camps retranchés coupés de leurs liaisons terrestres avec leurs bases d’approvisionnement extérieures au pays, ce qui les menace de quelque désastre partiel ou global. Et le renforcement constant de la pression exercée par les Talibans – qui ont montré leur capacité à manœuvrer désormais au niveau compagnie, voire bataillon dans l’affaire de Peshawar – tend à les y enfermer encore davantage, avec des difficultés et des risques accrus pour en sortir, ce qui veut dire en clair que l’on va vers un blocage définitif de la phase de stabilisation et le retour à une situation d’affrontements de plus en plus grande intensité.

Ainsi piégée, n’ayant pu parvenir à aucun de ses objectifs, à savoir éliminer physiquement Ben Laden et venir à bout d’al Qaïda, ni davantage avoir fait de l’Afghanistan un Etat capable de prendre en charge sa propre destinée, la coalition n’a d’autre choix que de chercher les voies et moyens de sortir le plus rapidement possible de la situation dans laquelle elle s’est enfermée et qui mine sa crédibilité.

C’est pourquoi le moment est sans aucun doute venu pour les Européens - et les Français en particulier - de s’interroger sur le sens et la portée, quant à leur propre avenir, de leur comportement de fidèles vassaux des Etats-Unis, épousant toutes leurs querelles, en particulier en terre d’Islam. Quel est en effet leur intérêt propre dans cette affaire d’Afghanistan, considération qui devrait, dans tous les cas, être la loi de notre diplomatie, à fortiori de tout engagement militaire de la France. On a évoqué (en haut lieu !) la lutte contre le terrorisme. D’abord, on l’a dit précédemment, il y a bien d’autres antagonistes que les adeptes de Ben Laden parmi les adversaires des contingents occidentaux engagés en Afghanistan. Les Soviétiques en ont fait l’expérience bien avant nous. Cessons d’autre part de toujours invoquer, comme préalable à la normalisation de la situation, la mise en place d’institutions, qualifiées de « démocratiques » dans des pays ne les ayant jamais connues et se réclamant de traditions toutes différentes. Enfin, s’agissant du « terrorisme » lui-même, son substrat est-il exclusivement religieux, et en outre est-il dirigé uniformément contre tous les pays qualifiés d’occidentaux ? Ne conviendrait – il pas dans cette nouvelle « croisade » d’explorer davantage ses motivations, ses origines, sans oublier le rôle de la culture et du trafic de la drogue dans les activités des opposants à la coalition ?

De toute manière, le sort de l’Afghanistan et du conflit qui s’y déroule ne devrait-il pas impliquer davantage les pays qui sont ses voisins, dans une vision de régionalisme et de multipolarité bien comprises ? Pourquoi ceux qu’on appelle les « Occidentaux » devraient-ils toujours se substituer à eux, au surplus dans le sillage de la politique toujours « universaliste », voire impérialiste des Etats-Unis ? Dans le cas de l’Afghanistan sont bien évidemment également parties prenantes au règlement du conflit les pays voisins, avant tout le Pakistan, mais aussi l’Iran, l’Inde et la Chine, ainsi qu’au Nord les nouveaux Etats satellites de la Russie (Turkménistan, Ouzbékistan et Tadjikistan), lesquels d’ailleurs, outre leurs intérêts propres, sont aussi quelque peu «  interpellés » par la menace « terroriste ».

A l’appui de ces considérations, et s’agissant de la France elle-même, on ne peut enfin que rappeler les contraintes de notre propre appareil militaire, réduit à un format de « juste suffisance » ( ?), face aux multiples problèmes de sécurité que l’état du monde soulève pour nos forces armées. Des éléments de celles-ci sont engagés ou réclamés – ou peuvent l’être encore davantage – dans d’autres parties du monde, soit du fait des intérêts que nous y gardons – par exemple en Afrique ou dans l’axe méditerranéen (qui inclut le Proche-Orient ) - , soit pour nos approvisionnements en matières premières essentielles, soit enfin du fait de nos possessions DOM-TOM. Devant les charges chaque année accrues qui en découlent, tant pour les hommes que pour les matériels, n’est-il pas nécessaire d’éviter une telle dispersion lorsqu’elle n’est pas justifiée par des nécessités nationales authentiques ? En fait, c’est de la seule considération de ces dernières qu’il faut se placer pour juger de l’opportunité de poursuivre ou non notre participation à la coalition organisée pour soi-disant régler le problème afghan, d’autant que l’arrivée du nouveau président des Etats-Unis risque de nous valoir des demandes encore accrues pour un résultat, comme on l’a vu et comme le confirment nombre de responsables de l’opération, plus que douteux et globalement contre-productif.

Dans un tel contexte et devant une telle impasse, il faut plus que jamais rappeler au respect du principe fondamental énoncé par le Général de Gaulle : « Si la France doit faire quelque part la guerre, il faut que ce soit sa guerre ».

Février 2009

Pierre Maillard, Ambassadeur de France

François Lardeau, Forum pour la France

 

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