De ce côté du Rhin, à la même époque, usant de son talent oratoire, Aristide Briand était un des apôtres de la paix… à tout prix. Afin de désarmer davantage encore les esprits, même le langage était appelé à la rescousse. C’est ainsi que le mot bombardement était proscrit et que, par exemple, on ne devait plus parler « d’aviation de bombardement » mais user de l’expression « aviation lourde de défense… ».
D’ailleurs, quel qu’ait été le gouvernement de la France, celle-ci épuisée par sa si coûteuse victoire, abandonnée par ses alliés désireux de commercer avec une Allemagne convalescente a, peu à peu, renoncé aux garanties du traité de Versailles. Et ce furent l’évacuation de la Rhénanie dès 1924, le plan Young limitant les « Réparations » dues par l’Allemagne, le renoncement à l’accord tripartite (France, Grande-Bretagne, Italie) de Stresa qui devait sanctionner les violations par Berlin des traités de paix, la remilitarisation de la Rhénanie, enfin en 1938, Munich.
Et tandis que l’Allemagne rétablissait le service militaire (en mars 1935), que Berlin obtenait de Londres un accord lui permettant de disposer d’une flotte de guerre au tonnage égal au tiers de celui des bâtiments du Commonwealth, que Hitler faisait travailler fiévreusement au réarmement et que, le 7 mars 1936, ses troupes entraient en Rhénanie, la France baissait les bras. Conclue en janvier 1936, trois ans après l’arrivée de Hitler au pouvoir, l’alliance des parties de gauche, socialiste et communiste, l’emportait lors des élections d’avril 1936.
Paradoxalement près de 2 millions cessèrent de travailler, la majorité occupant les usines. Les accords de Matignon ramenant à 40 heures la durée hebdomadaire du travail accordant les congés payés et instaurant les conventions collectives, accords signés en juin 1936, ne mirent pas fin aux revendications.
En mai 1937 l’exposition internationale de Paris ouvrit ses portes alors que nombre de ses pavillons n’étaient pas achevés. Ils ne le seront pas encore à l’automne lors de la clôture de cette exposition.
En France, au cours de ces années décisives, l’effondrement de la production et, en ce qui nous concerne ici, le marasme des industries d’armement, l’industrie aéronautique étant hâtivement nationalisée, ont été dictés par un pacifisme virulent, totalement inopportun face au bellicisme ouvertement affiché par l’Allemagne.
Dès septembre 1933, l’année d’Hitler à la chancellerie, Léon Blum affirmait : … " du moment qu’on démolit l’armée, j’en suis ". Et un an après, son complice du futur « front populaire » Maurice Thorez, proclamait à la Chambre des Députés : « nous ne croyons pas un seul instant à la défense nationale… les prolétaires n’ont pas de patrie ». Il ajoutera devant le même auditoire « … nous invitons nos adhérents à pénétrer dans l’armée afin d’y accomplir la besogne de la classe ouvrière qui est de désagréger cette armée ». Thorez confirmait ainsi les positions qu’il avait prises avant qu’Hitler n’accède au pouvoir, mais après la publication de Mein Kampf : le 3 juillet 1932 il menait, à la tribune, une campagne pacifiste : … « Nous sommes contre la défense nationale. Nous sommes les partisans de Lénine et du défaitisme révolutionnaire » .
Et, trois ans après que le nazisme eut triomphé en Allemagne, Léon Blum avait eu la naïveté de prononcer devant les députés le discours suivant :
Que le président du Conseil des ministres français ait pu tenir de pareils propos est aberrant. Par démagogie, et le pacifisme étant racoleur, tous les dirigeants politiques de ces désastreuses années 30 : Herriot, Daladier, Briand, Sarraut, Chautemps, comme Léon Blum, ignorèrent, ou feignirent d’ignorer à la fois Mein Kampf et le bellicisme allemand .
Ayant affirmé qu’ « il ne laisserait pas Strasbourg sous la menace des canons allemands » Albert Sarraut s’inclina lorsqu’en mars 1936 les Allemands réoccupèrent la Rhénanie, le général Gamelin lui ayant affirmé qu’ « envoyer rapidement un corps expéditionnaire français même plus ou moins symbolique, serait chimérique ». Ayant assuré l’ambassadeur de Tchécoslovaquie que la France remplirait ses engagements si les traités n’étaient pas respectés, Léon Blum s’accommodera, en février 1939, de l’occupation de ce pays par les forces allemandes.
Quant à Daladier, il signa les accords de Munich (fin septembre 1938) et regagna Paris en déclarant : … « Je reviens de Munich avec la conviction profonde que cet accord est indispensable à la paix en Europe », déclenchant les applaudissements de la population française trompée par ses dirigeants. Plus tard, Daladier révélera que si la France avait disposé d’un millier de bombardiers il eût négocié Munich tout autrement. Mais, à qui la faute sinon aux gouvernants inconscients que les Français s’étaient donnés ? Ils célébrèrent le 14 juillet 1936, trois mois après la remilitarisation de la Rhénanie par les troupes de Hitler, en écoutant Thorez et Daladier discourir sous une banderole portant l’inscription « Pour le Désarmement. Vive Jaurès ».
Ainsi, systématiquement, ces hommages politiques désarmèrent moralement et matériellement la France. Ils sont, indirectement responsables de la Seconde Guerre mondiale et de ses centaines de millions de victimes. En 1936 la France était encore en mesure de freiner le nazisme. Il eût fallu qu’elle soit une réelle puissance militaire et non un territoire délibérément ouvert à l’invasion par l’aboulie de sa population et la sottise de ses dirigeants.
Nommé Inspecteur Général de la défense aérienne du territoire, le maréchal Pétain s’adjoignit le lieutenant-colonel Vauthier qui venait de publier un livre prophétique intitulé « le danger aérien et l’avenir du pays ». Selon le général Laure, Paul Vauthier exerça une forte influence sur le maréchal. « Nous avons tenu à souligner ici l’attitude plutôt combative prise à ce moment (1929-1930) vis-à-vis de l’Armée de l’Air par Pétain qui, lorsqu’il deviendra Inspecteur Général de la défense aérienne du territoire, insistera, au contraire, pour activer le développement de cette armée ».
Sans succès, d’ailleurs, si l’on en juge par l’état de cette armée en 1940.
En janvier 1939 seulement, le maréchal, parlant à Science Po, déclara : « Comme les armements terrestres et maritimes ont été très peu modifiés depuis 1918, on pourrait en déduire que les caractères de la guerre future seront, au début, les mêmes que ceux de la guerre passée. Il n’en sera pas ainsi parce qu’il s’est produit un fait nouveau considérable, de nature à bouleverser les conditions de la guerre future. Le fait nouveau, c’est l’apparition de l’avion et sa participation à la guerre ».
La majorité des membres du haut commandement militaire français demeurait profondément marquée par la première phase de la Première Guerre mondiale, oubliant la seconde et les succès obtenus par les chars et la guerre de mouvement à partir de la mi 1918.
Ainsi, les « modernes », Charles De Gaulle, Paul Vauthier, furent-ils incompris et même ouvertement brimés. En 1934, publiant « Vers l’armée de métier » (force blindée professionnelle) De Gaulle s’attira les foudres de la hiérarchie. A l’époque, chef d’état-major de l’armée de terre, le général Colson interdira la diffusion de l’ouvrage. La même année, au ministère, boulevard Saint Germain, le général Maurin, ministre de la Guerre refusa de prendre la parole avant que le lieutenant-colonel De Gaulle eut quitté la salle où devait se tenir la conférence.
Et lorsqu’en octobre 1936, De Gaulle réussit à s’entretenir avec le président du Conseil des ministres, Léon Blum, celui-ci déclara s’opposer formellement à la mise sur pied de formations blindées car il les tenait pour être les instruments d’un coup d’Etat militaire. Ainsi, sans le savoir, Léon Blum sera un précieux auxiliaire de Hitler et l’artisan direct de la défaite des armes de la France. [2] Les Français ne lui en tiennent pas rigueur car il contribua à améliorer leurs conditions d’existence avec la semaine de 40 heures et les congés payés… heureuses conquêtes sociales effaçant le désastre militaire.
Celui-ci était prévisible. Dans le cadre d’un fort désarroi moral, le retard matériel de notre appareil militaire et la pratique d’une doctrine dépassée laissaient présager le pire.
La doctrine ? Parlons-en. En 1938, lieutenant à l’escadrille 588, basée à Colomb-Béchar, j’avais été très intéressé par une étude du critique militaire Eddy Bauer, publiée par la Revue militaire suisse. Il décrivait comment, au cours de la guerre d’Espagne, les aviateurs républicains, attaquant en rase-mottes une division italienne sur la route de Guadalajara, avaient anéanti cette grande unité aux camions et chars pris en enfilade et détruits au canon aérien et bombardé à la grenade… Mettant à profit l’absence du commandant d’escadrille – en permission – et avec l’accord du colonel Azan, commandant la Légion étrangère, j’organisais un exercice similaire, mes avions défendant l’aérodrome contre une formation de la Légion simulant l’attaque de la base.
Le commandement de l’Air en Algérie sanctionna cette initiative : l’avion devait être utilisé autrement, en altitude et sur un front stabilisé. C’était pourtant deux ans avant que les Stukas n’envahissent le ciel de France et attaquent en piqué.
En février 1940, deux mois avant le début des hostilités, j’étais stagiaire à Toulouse pour la familiarisation aux vols à haute altitude. Le commandant Michy dirigeait le stage. Il demanda à la demi douzaine de jeunes officiers stagiaires de prendre des tours de garde nocturne près de nos avions car, disait-il, il faut redouter des sabotages.
A l’époque, le pacte germano-soviétique signé le 23 août 1939 était encore en vigueur et les communistes français croyaient servir leur cause en sabotant le matériel militaire destiné à lutter contre l’Allemagne. En usine, il était facile d’introduire des tampons de coton dans les circuits d’huile des moteurs et, ainsi, de provoquer leur arrêt en vol, et pareille panne était imprévisible….
Au cours de ce stage le commandement décida que quatre d’entre nous formeraient deux équipages pour se rendre à Châteaudun – où était un dépôt de matériels – y chercher deux avions Potez 63 affectés à l’école de Toulouse. Mais ces avions bi moteurs étaient dépourvus de leurs hélices, aussi fallait-il en prélever sur nos avions et, par le train, gagner Châteaudun où les mécaniciens les fixeraient sur les avions à convoyer à Toulouse. Où les hélices retrouveraient leurs places initiales.
Nous avions bien deux appareils en plus mais sans hélices, donc inutilisables.
Avant cette triste expérience métropolitaine, et depuis mars 1939, j’avais eu la charge, sous la direction du commandant Marchal, de gérer le matériel aérien de la 5ème Région aérienne, c’est-à-dire de l’Afrique du nord, de Rabat à Tunis, en passant par Alger où siégeait l’état-major du Commandant supérieur de l’Air en AFN, en l’occurrence le général d’armée aérienne Pennés.
Nous ne disposions, en AFN que d’avions de combat dépassés par le progrès technique. Et nous faisait défaut une industrie d’armement locale. L’Atelier Industriel de l’Air de Casablanca, assemblait les avions américains achetés par la mission Ziegler, mais ces appareils, aussitôt mis en état de vol, étaient convoyés en métropole. Et l’AFN dépendait entièrement du Service du matériel métropolitain pour les pièces de rechange de ses équipements aériens.
Afin de masquer ses carences, Paris adressait à l’état-major d’Alger de singuliers messages : en substance : « Vos avions – majoritairement des Potez 25 – sont lents, moins de 160 kilomètres/heure et les chasseurs italiens auxquels il se pourrait qu’ils les aient à affronter sont deux à trois fois plus rapides, mais cette infériorité peut être un avantage car elle permet des virages plus serrés ». Ou encore, autre note ministérielle : « l’armée de l’Air n’a pas besoin de moteurs de plus de 800 cv (alors qu’à l’époque les avions civils américains étaient propulsés par des moteurs de plus de 1000 cv).
Défaillant était le ravitaillement en pièces de rechanges par la métropole.
Aussitôt entrée en guerre contre la France (10 juin 1940) l’Italie fit survoler Alger par ses avions et hydravions sans pour autant que les avions de chasse basés à Alger-Maison Blanche prennent l’air. Le commandement de la 5ème région Aérienne s’en inquiéta à juste titre et fit enquêter. « Comment voulez-vous que j’accomplisse ma mission de défense d’Alger, répliqua le capitaine commandant l’escadrille de Loire 46 aux enquêteurs, voici trois mois que je réclame des pneus pour mes avions. Ils en sont dépourvus, ou ceux qu’ils ont encore sont dans un tel état que les appareils sont inutilisables ».
Ni le gouvernement français, ni l’état-major n’avaient envisagé de préparer l’AFN à poursuivre le combat en cas de défaite en métropole, celle-ci étant tenue pour inconcevable. Les ressources africaines – en hommes – étaient déployées en France et aucun stock, aucun approvisionnement militaire n’avaient été constitués en vue d’y conduire, un jour, des combats de longue durée.
Cependant, ainsi qu’on va le voir, le premier réflexe nord africain a été la résistance et la poursuite des combats, confortant ainsi la thèse de Jacques Bourdu.
Nul ne peut dire ce qui se serait passé si la France, refusant la défaite de ses armées, avait poursuivi le combat et mené la vie dure à l’occupant, en métropole, en méditerranée et en Afrique du Nord. Il existe un exemple, certes difficilement transposable en raison de circonstances locales différentes mais néanmoins significatif, c’est celui des Serbes. Refusant de s’incliner devant un ultimatum et leur capitale bombardée, les Serbes prirent le maquis, aux ordres du général Mihaïlovic, d’abord, de Tito ensuite. Ils immobilisèrent dans les Balkans des divisions qui eussent été bien utiles aux Allemands sur le front russe, puis des divisions italiennes, et contribuèrent ainsi à la victoire des alliés. Ils payèrent un terrible tribut humain à cette héroïque résistance, et l’Allemagne vient de les punir de lui avoir fait perdre sa guerre de conquête et d’asservissement, avec d’ailleurs, l’assistance des alliés américains, britanniques et français, au service de la cause de leur ex-ennemi commun.
Si la France s’était tout entière soulevée contre l’envahisseur ou seulement si les forces armées qui lui restaient en mer et en Afrique avaient tenté de poursuivre le combat, il est fort probable que la barbarie allemande, comme dans les Balkans, se serait donné libre cours, massacrant et pillant sans merci. L’Allemand aurait matérialisé sa haine séculaire du Français, le réduisant à l’esclavage et ravageant son territoire après en avoir déporté la population. Aux six millions de victimes de l’holocauste, cette fois sans distinction confessionnelle, d’autres millions de Français auraient été traités à la chambre à gaz. Churchill s’est trompé en écrivant que « l’armistice n’a épargné à la France aucune souffrance ». Quand il s’agit de faire le mal, l’imagination des Allemands est sans limites.
Certes, la soumission de Vichy a été déshonorante et nous en avons payé le prix, ne serait-ce qu’à Yalta.
Mais il nous est resté assez de forces pour reprendre le combat aux côtés des alliés libérateurs. Il demeure aussi l’héroïsme des hommes, dans la clandestinité, puis dans la lutte ouverte, qui reprirent les armes contre l’ennemi, sur terre, en mer et dans le ciel. L’aviation, pour sa part, a formé un mémorable contingent de combattants, tels Accart, de Bordas, Clostermann, Ezzano, Marin la Meslée, Mouchotte… tandis que de Gennes et la Poype s’illustraient sur le front germano-soviétique… Et il y en eut tant d’autres qui suscitent le respect et l’admiration des survivants parce qu’ils défièrent aussi, inlassablement, la mort pour que revive la France.
[1] Hubert Vauthier. Le général Paul Vauthier 1885-1979, penseur militaire. Revue historique des armées n°1. 2000. pp 113-123
[2] Le général Weygand avait été l’avocat de la mécanisation mais un exercice peu concluant, au camp de Mailly, en 1932, lui attira les foudres du général Dufieux si bien que le Commandement renonça et que ce n’est qu’en 1936 que l’idée d’une force blindée autonome fut reprise.
