Hier, en fin de IIIème République, ils avaient souscrit aux carences du pouvoir politique qu’ils s’étaient donné comme aux faiblesses d’un haut Commandement, excipant de la légitimité républicaine et du respect du pouvoir civil pour justifier sa passivité et ses erreurs de jugement.
Carences du pouvoir politique ? Elles sont nombreuses et particulièrement affligeantes lorsque l’on considère les fleuves de larmes et les torrents de sang, qu’en définitive, elles ont – indirectement certes – provoqués.
Au cours des années 30, et en France par faiblesse et imbécile dogmatisme, furent réunies les conditions de la terrible décennie 40, la plus meurtrière qu’ait connue l’humanité.
En 1929, les illusions qu’avaient fait naître les rencontres Briand-Stresemann, les « finasseries » du second abusant de la crédibilité démagogique du premier, étaient en voie d’être dissipées. Quatre ans plus tôt, Hilter avait rédigé Mein Kampf et ses menaces commençaient à être prises au sérieux. (l’ouvrage sera traduit en français et publié en 1934 par les Nouvelles Editions Latines. En première page figurait l’avertissement du maréchal Lyautey : « Tout Français doit lire ce livre ». De 1932 à 1934, les premiers ministres successifs de la IIIème République, Herriot, Paul-Boncour, Daladier, Sarraut, Chautemps, Bouisson, Léon Blum, radicaux socialistes ou socialistes, rivalisèrent en matière de démagogie en feignant d’ignorer Mein Kampf et le péril allemand. La gauche française et ses dirigeants politiques réclamaient la réduction des dépenses militaires et de la durée du service national, la fin de l’instruction des réserves, la limitation des fabrications d’armement et du commerce des armes.
Bien qu’en 1930 Hitler eut déjà obtenu les suffrages de près de 15 millions de ses concitoyens, après avoir écrit dans Mein Kampf que la … « France était le principal obstacle à l’obtention des résultats (de son programme) et que ces résultats ne seront atteints ni par les prières au Seigneur, ni par des discours, ni par des négociations à Genève. Ils doivent l’être par une guerre sanglante », à Paris un irresponsable pacifisme était entretenu. Le 3 juillet 1932 à la Tribune de l’Assemblée nationale Thorez déclarait encore : … « Nous sommes contre la défense nationale. Nous sommes les partisans de Lénine et du défaitisme révolutionnaire ».
Une explication ? Meurtri au plus profond de lui-même par la « Grande Guerre », le pays tout entier n’aspirait qu’à garder le sol national à l’abri d’une nouvelle invasion. Derrière la ligne Maginot – tenue pour infranchissable – protégée par les Ardennes dont le maréchal Pétain déclarait qu’elles étaient impénétrables, par la Belgique et la Suisse, dont les Allemands n’oseraient violer la neutralité, la France n’avait qu’à se tenir sur la défensive. Le pacifisme à la Briand imposait même, le mot bombardement étant proscrit, de désigner « l’aviation de bombardement » par « aviation lourde ». Et puis, pensait-on en dernier recours, il y aurait la levée en masse, comme en 1793 et aussi les forces morales et populaires à la Jaurès. Ce climat explique, pour une part, l’étrange passivité du haut commandement avant les hostilités et ses erreurs de jugement soucieux qu’il était d’être – déjà – « politiquement conforme ». Dans une telle ambiance on conçoit qu’en juin 1940 le compromis ait pu l’emporter sur la poursuite de la guerre.
Les carences du haut commandement allaient amplifier les conséquences de l’incapacité gouvernementale. En ce qui concerne, en France le pouvoir politique, l’Histoire en fournit les principales causes. Le 18 brumaire, le coup d’Etat du 2 décembre 1851, plus tard, les ambitions – bien que romanesques – du général Boulanger, ont jeté la suspicion sur le haut commandement. Lorsque, en octobre 1936, le lieutenant-colonel De Gaulle réussit à avoir un entretien avec M. Léon Blum, alors président du Conseil des Ministres, non seulement celui-ci renvoya son visiteur à Daladier et à Gamelin mais déclara, en substance qu’il s’opposait à la mise sur pied des formations blindées celles-ci pouvant être les instruments d’un coup d’Etat.
En revanche, au cours de la guerre de 1914-1918, les exigences de la lutte avaient imposé au pouvoir politique de s’incliner devant la technicité de l’état-major. La France terminait victorieusement les hostilités avec une armée puissante et une doctrine d’emploi efficace. C’est ainsi qu’elle avait réussi à aligner 3000 chars d’assaut Renault et Schneider, les généraux Estienne et Buat déclarant déjà que … « le tank était, incontestablement, l’arme la plus puissante de la surprise, donc de la victoire ». Ils plaçaient déjà les chars d’assaut en réserve générale du commandant en chef en faisant d’eux les armes d’un corps motorisé spécial « possédant un formidable avantage sur les lourdes unités du passé ».
Mais les leçons de la dernière année du conflit furent oubliées au profit de l’enseignement des trois années précédentes, la stratégie défensive du front continu et la guerre d’usure – relativement – lente des belligérants l’emporta.
Entre 1927 et 1930, le maréchal Pétain et le général Debeney récusèrent la mécanisation souhaitée par De Gaulle. En 1932 le général Dufieux s’éleva contre le concept d’une formation blindée, intervenant directement et décisivement dans la bataille si bien qu’à la suite d’une manoeuvre expérimentale peu concluante, au camp de Mailly, le général Weygand mit un terme à ces exercices. En 1934, lorsque De Gaulle eut publié « Vers l’armée de métier » et argumenté en faveur de la mise sur pied d’une force blindée professionnelle, le général Colson, à l’époque chef d’état-major de l’armée de terre, interdira la diffusion de l’ouvrage.
Le 6 mars 1936, le premier ministre Albert Sarraut convoqua le général Gamelin : … « Que faire devant l’envoi par Hitler de troupes en zone démilitarisée du Rhin ? A cette question Gamelin ne fut en mesure que de répondre : … « envoyer rapidement un corps expéditionnaire français, même plus ou moins symbolique, serait chimérique ». Et en avril 1938, lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie, l’état-major français découvrit qu’il ne pouvait apporter à ce malheureux pays aucun des secours que le gouvernement s’était engagé à lui fournir, y compris même ceux promis un mois plut tôt par Léon Blum.
Ainsi, au cours de cette triste décennie 30, non seulement la France a été le théâtre d’une profonde discorde socio-économique (évènements de 1934 et de 1936-1937) mais la discorde était également chez les militaires divisés par une nouvelle querelle des « Anciens » ─ les plus nombreux et les plus haut placés ─ et les « Modernes », très minoritaires. La discorde n’était pas chez l’ennemi mais bien en France.
La politique et le haut commandement qui eurent à gérer la défaite, responsables de l’état des affaires du pays, étaient imprégnés à la fois de leurs échecs et de la faiblesse morale et matérielle de la France qui en résultait. Profond était le désarroi général. Une réflexion d’un officier supérieur rencontré à Alger au retour d’une mission en France en témoigne cruellement : « Vous revenez de la métropole…. Vous avez constaté la pagaille… Nous avons reçu une belle raclée… Mais, vous verrez, les Allemands nous remettrons d’aplomb ».
En 1939, affecté au 4ème Bureau (matériel) de l’état-major du Commandement supérieur de l’air en Afrique du nord le rédacteur de ces lignes a été en bonne position pour juger des armements aériens dont disposaient les trois Commandements de l’Air, au Maroc, en Algérie et en Tunisie. Ils n’étaient pas mieux dotés que ne l’était la métropole, sinon en avions anciens, aux biens modestes performances. Les appareils américains assemblés par l’Atelier Industriel de l’Air de Casablanca étaient envoyés en France, théâtre des opérations, les maigres ressources de l’AFN étant dirigées vers la métropole. Lorsque l’Italie entra en guerre contre la France une formation d’avions italiens survola Alger sans que la défense aérienne française intervienne. Le Commandement de l’Air fit enquêter. « Comment pouvais-je intervenir, déclara le chef de l’escadrille de la Maison Blanche, voici plus de cinq mois que je réclame des pneus pour mes avions Loire qui en sont dépourvus ! ».
Le 19 juin 1940, deux jours après la demande d’armistice du maréchal Pétain, le général commandant l’aviation d’Afrique du nord envoya une petite mission – trois officiers de son état-major ─ en métropole afin d’y organiser l’envoi des matériels indispensables à la poursuite des hostilités : pièces de rechanges, équipements divers, matières premières et outillages destinés à l’entretien technique des avions d’AFN afin qu’ils deviennent, ou demeurent opérationnels. C’est ainsi par exemple, que l’Afrique du nord n’avait aucun stock de maillechort, alliage de cuivre et zinc utilisé pour la fabrication des maillons de mitrailleuse. Et pas davantage d’outillage pour produire ces maillons.
Au sud de la France dans les dépôts de Marseille, Tarbes, Montpellier la panique était telle que la mission échoua. Mais, à Alger, il y avait eu l’espoir de poursuivre la lutte grâce aux ressources humaines et matérielles de l’empire. Espoir vite déçu.
Non seulement l’extension éventuelle du futur et inévitable conflit n’avait pas été envisagée, mais l’Afrique française avait été tenue pour un théâtre d’opérations secondaires fournissant, en personnel, un appoint aux forces métropolitaines mais qu’il n’avait pas lieu de préparer à d’éventuels combats. Cette situation n’était pas ignorée à Paris, ou plutôt à Bordeaux, où le gouvernement s’était réfugié.
A la fois responsables du désastre et chargés de gérer la défaite, les Politiques français étaient bien conscients de l’état moral et matériel du pays. Les Français traumatisés par un si rapide échec de leurs armées ne souhaitaient plus guère que la préservation de leur existence fût-ce dans la précarité, l’Allemagne pillant leurs ressources. Même au prix d’une « soumission déshonorante » selon l’expression de M. J. Bourdu. Mise à part la Serbie et, dans une certaine mesure l’Espagne refusant à Hitler le passage de ses troupes, les pays de l’ouest européen, s’accommodèrent – provisoirement ─ de la poigne d’acier du IIIème Reich. Sauf les Serbes. Lorsque le gouvernement de Belgrade fut amené à signer un accord avec celui de Berlin, à la différence des Croates qui acceptèrent d’en devenir les satellites, les Serbes se soulevèrent et prirent le maquis, Pierre II démissionna et se réfugia en Grande-Bretagne, la Luftwaffe bombarda Belgrade (6 avril 1941) renforçant la résistance, d’abord dirigée par le général Draja Mihailovic, puis par Tito après que l’Allemagne eut attaqué l’URSS. Les Serbes mobilisèrent ainsi, contre eux, des divisions allemandes et aussi italiennes qui eussent été bien utiles face aux Soviétiques.
Si, en juin 1940 la France avait encore les atouts d’une puissante flotte de guerre, une vaste portion d’Afrique où flottait le drapeau français et aussi si elle occupait une position stratégique éminente dans l’opposition au IIIème Reich, en revanche, les résistants serbes n’avaient pour eux que le courage des Tehetniks et un territoire au relief favorable à la guérilla. Ils n’avaient pas, non plus, souffert des divisions qui affaiblirent la France et ils menaient une vie assez spartiate pour la sacrifier à l’indépendance nationale. Ils n’étaient pas malades politiquement et socialement alors que les Français souffraient des maux qu’ils avaient eux-mêmes créés. Comment expliquer autrement la médiocrité des dirigeants politiques et militaires ? J. Bourdu met en évidence celle du haut Commandement : Pétain, Weygand, Darlan, Gamelin acceptant un armistice humiliant et même déshonorant, quoiqu’en ait dit le maréchal, tous persuadés que l’Allemagne avait gagné la guerre et que, longtemps elle règnerait en Europe, l’Angleterre capitulant avant peu. Aucun de ces « grands chefs » ne tenait compte de la réalité internationale et de son évolution :
- Insulaire, la Grande-Bretagne est protégée par un vaste fossé anti char, un débarquement étant hasardeux et exigeant des moyens dont l’Allemagne ne disposait pas.
- Puissance continentale, le IIIème Reich avait forgé son appareil de combat en donnant la priorité au combat aéro-terrestre, l’aviation appuyant l’action des Panzers. Aussi la Luftwaffe était-elle dépourvue de l’aviation stratégique nécessaire pour détruire l’appareil de production et l’industrie d’armement britannique ainsi que, dès 1941 Londres se révéla capable de le faire au détriment de l’Allemagne.
- La future rivalité des deux dictateurs, Hitler et Staline n’avait pas non plus été envisagée.
- Pas davantage la mise en route de la formidable machine à produire des armements d’outre-atlantique et l’engagement militaire qui en résulterait.
Seuls, au sommet, De Gaulle, Dautry, Mandel et quelques autres refusent de s’incliner. En revanche, Pétain et Weygand font la loi : accepter l’armistice et en appliquer les clauses.
En juin 1940, l’Allemagne triomphait. Depuis Sedan elle a continuellement œuvré, sinon pour rayer la France de la carte, du moins pour l’affaiblir, la vassaliser. Bismarck, Guillaume II, Hitler, Schmitt, Kohl ont pratiqué, à leur manière, cette politique. Le virus Jean Monnet et la « construction européenne destructrice des Etats-nations lui permettent d’atteindre cet objectif sans avoir à user de la force des armes. Et comme en 1940, nombreux sont les partisans de « l’accommodement » et de la supranationalité d’une Europe dont elle deviendrait une division administrative. C’est bien ce que recherchait Hitler.
Gravement malade était la France, en 1940. Poursuivre le combat exigeait des efforts qu’elle ne pouvait plus fournir. A cet égard lumineuse est l’analyse de Jacques Bourdu. Elle témoigne d’un triste passé… et hélas, explique l’état présent de la nation.
Répondre à cet article
