Contrairement à l’interprétation qui en a été faite généralement, de Gaulle y exprime de façon poétique et même affectueuse son admiration pour le peuple juif dont il relate la merveilleuse histoire, déplore les « abominables persécutions », vante l’ingéniosité et le courage. Le seul passage qui fut retenu est celui où, ayant à l’esprit la politique agressive de l’Etat d’Israël il dit :
Le colonel Jean d’Escrienne, alors son aide de camp, m’a fait l’honneur et l’amitié de me confier quelques confidences qu’il eut à ce sujet en tête-à-tête avec le Général qui lui dit : "Ah, si seulement on pouvait dire des Français…peuple d’élite, dominateur et sûr de lui. " Dans son livre passionnant : »Le Général m’a dit », publié chez Plon en 1973, mais hélas épuisé,(disponible ici en occasion) il relate une conversation avec le Général, au cours d’une promenade dans le parc de La Boisserie le dimanche suivant la conférence de presse, dans laquelle il lui fait part de l’indignation d’Israël et de la presse écrite et parlée, française et internationale. Le général lui répond :
Quant à la « surprise » de l’opinion, dont vous parlez, vous savez l’avertissement que j’avais donné : la France considérerait comme agresseur celui qui tirerait le premier. Les Juifs n’avaient qu’à ne pas tirer les premiers ! Le fait d’aimer ou de ne pas aimer le monde arabe n’a rien à voir dans l’affaire : ce monde arabe existe et il est présent sur un territoire qui s’étend du Pakistan jusqu’à l’Atlantique. Ca aussi, c’est une réalité. »
Plus loin, le colonel d’Escrienne fait part de ses propres réflexions :
« Je devais souvent par la suite, penser à cette conversation dans le parc de La Boisserie…et au regret exprimé : « Un peuple d’élite, dominateur et sûr de lui », gouverné par de Gaulle ! Du coup, que de grandes entreprises réalisables, que d’espoirs permis ! Il y a, c’est vrai, de quoi en rêver ! »
Dans un autre ouvrage aussi riche, « de Gaulle de loin et de près », publié en 1978 chez Plon, le colonel d’Escrienne relate une conversation avec le R.P. Riquet, où il explique à son interlocuteur que « …je n’avais jamais compris et ne comprenais pas encore pourquoi les Juifs, sachant la position du Général, hostile à celui qui tirerait le premier coup de feu, ne s’étaient pas arrangés pour que »les autres » aient tiré les premiers, au moment choisi par eux, les Juifs. Cela me semblait très faisable, avec un peu d’astuce !
Le père Riquet m’avait regardé en souriant et fait remarqué que j’évoquais là une « idée de manœuvre » du genre de celles qu’on prête, d’ordinaire, volontiers, aux jésuites !!! »
Tout en ayant signalé les appréhensions que soulevait la création d’un Etat d’Israël dans les conditions discutables qui avaient prévalues, de Gaulle cependant, avec son habituel pragmatisme, prend acte de la réalité et précise : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »
Paradoxalement, le passage du discours le plus dur, non pas pour les Juifs, mais pour la politique de l’Etat d’Israël, est rarement cité : c’est celui mis en exergue. Quand on sait l’importance que de Gaulle attachait à la signification des mots, il est clair que le vocabulaire employé : occupation, oppression, répression, expulsions, résistance, terrorisme, est celui de la Résistance française, sa Résistance à l’Allemagne nazie commencée le 18 juin 1940 contre l’occupation de la patrie, les oppressions, répressions, expulsions ou déportations en collaboration avec le Régime de Vichy, et qu’il les a prononcés à dessein. Il semble que ces mots soient passés inaperçus, comme si ce qu’ils expriment ne dérangeait personne, alors qu’ils sont la description de la brutalité tragique de toute occupation par la force d’un territoire. Mais peut-être est-ce justement parce que personne ne pouvait reprocher au Général de dire la pure vérité des faits : l’extrémisme entraîne l’extrémisme et ce que l’un appelle résistance, l’autre le dénonce comme terrorisme.
La victoire électorale du Hamas en PALESTINE est une nouvelle illustration de cette vérité : les Palestiniens de Gaza et des Territoires de Cisjordanie sont désespérés de voir que leur situation, loin de s’améliorer ne fait que se détériorer, que les colonies juives s’implantent de plus en plus sur leur terres,[ Si l’évacuation récente de Gaza est un geste positif et courageux d’Israël, c’est l’inverse qui se produit en Cisjordanie et la construction du mur de séparation en est l’illustration ], et surtout que le Fatah n’a rien obtenu d’Israël pour soulager leur malheur. Avec Yasser Arafat, chef historique et charismatique qu’ils appelaient affectueusement « Abou Amar », ils passaient sur la corruption de ce parti et le manque de résultats, mais Abou Mazen ne leur a rien apporté et conserve un Fatah aussi corrompu. Ils espèrent donc du Hamas, qui n’est certainement pas exempt de corruption, mais qui exige une véritable reconnaissance des droits des Palestiniens à avoir une terre et un Etat, qu’il obtiendra davantage de l’Etat hébreu, ce qui n’est pas impossible, et qu’il montrera au monde la situation dramatique où ils sont. Le désespoir, en outre, fournit des candidats à une mort héroïque contre l’ennemi. Quand on est démuni de moyens militaires pour faire la guerre, le terrorisme est la seule arme du pauvre qui n’a pas grand-chose à perdre sinon une vie misérable et déshonorante.
Je laisse le soin à chacun de lire ou relire l’intégralité de ce discours historique (voir bas de page), dans lequel il décrit vers la fin les conditions nécessaires à la naissance d’une solution durable au conflit et qui demeurent d’une extraordinaire actualité : « évacuation des territoires pris par la force, la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque des Etats en cause par tous les autres. « Il précise que Jérusalem devrait recevoir un statut international.
Il est clair que pour de Gaulle injustice et impérialisme engendrent le terrorisme.
Ce qui m’amène désormais à mentionner mon expérience personnelle au Moyen-Orient, où je fus confronté au terrorisme et où j’ai essayé de faire la part des choses entre ces conceptions divergentes.
Ni orientaliste, ni arabophone, mais anglophone, quand je fus envoyé au LIBAN en 1988 pour conseiller le général commandant la Force Intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), je passai les quatre mois précédant mon départ à me documenter et à lire pour acquérir un minimum de culture de « l’Orient compliqué » où je voulais, moi aussi, partir avec quelques « idées claires ». Plus j’avançais dans mon étude et plus tout me semblait encore plus embrouillé dans cette guerre libanaise cruelle et fratricide, alimentée à dessein par les rivalités des pays riverains.
Débarquant à Nakhoura au Sud Liban, je découvris que, les Français étant la cible privilégiée du Hezbollah pour les prendre en otage ou simplement les tuer, le Premier Ministre français de l’époque, Jacques Chirac, avait décidé l’interdiction de sortir des bases aux forces françaises, à juste titre, les Américains ayant depuis quelques mois repliés leurs observateurs en Israël, notamment après la capture du lieutenant-colonel Higgins par le Hezbollah quatre mois avant mon arrivée.
Pour accomplir ma mission il me fallait rapidement multiplier les entrevues avec les multiples factions libanaises rivales agissant sur le terrain, armées jusqu’aux dents, parler avec elles pour essayer de comprendre leurs motivations, leurs objectifs et leurs stratégies. Je fus donc le seul, avec parfois un médecin et un officier humanitaire, à pouvoir me rendre dans tout le sud avec une escorte blindée qui ne passait évidemment pas inaperçue. C’est ainsi que j’eus rapidement la chance, grâce à des contacts divers, de découvrir que la France représentait pour la plupart des Libanais de toute confession un idéal puissant, évidemment chez les quelques chrétiens de cette région qui suscitaient ma vive compassion par leur isolement, mais aussi chez les chiites qui dominaient la région, démographiquement et politiquement, avec leurs rivalités internes entre Amal et HEZBOLLAH. Ce sentiment profond me fut davantage communiqué par mes échanges avec les gens du peuple, dans les villages, qui parlaient simplement le langage du coeur, m’arrêtaient pour m’offrir un café, que par les échanges de vues officiels avec les chefs locaux, voire nationaux venus de Beyrouth pour faire passer des informations à Paris au travers du messager qu’ils croyaient voir en moi. « C’est la France qui a créé le Liban, c’est notre mère à tous, et pas seulement celle des chrétiens. »
En contradiction avec les résolutions de l’ONU, notamment la 425 (Résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations unies), Israël occupait depuis 1978 une large bande du territoire libanais s’étendant de la Méditerranée à l’ouest aux confins du mont Hermon et de la Syrie à l’est, s’assurant ainsi une zone dite de sécurité et que la terminologie onusienne désignait par : »Zone contrôlée par Israël ».Son but était de créer un espace tampon entre sa frontière nord et le Liban d’où partait les attaques des Palestiniens et du Hezbollah. Les relations de la FINUL avec Tsahal étaient rudes, Israël estimant que nous ne remplissions pas notre mission d’empêcher les infiltrations de combattants, ce qui était en partie vrai. Du coup les soldats israéliens étaient agressifs et de nombreux incidents éclataient régulièrement, avec parfois des morts, en général du côté de la FINUL. L’animosité onusienne pour les soldats israéliens était générale et le fait de la dizaine de nations composant la force, alors forte de plus de 6000 hommes. Pourtant je m’étais lié d’amitié avec un officier de Tsahal qui était chargé des relations avec la Finul, le capitaine Eitan Brock, qui défendait les intérêts de son armée tout en comprenant nos difficultés. En de multiples occasions il m’aida à régler des conflits divers qui auraient pu mal se terminer sans son intervention. Cette amitié se perpétua quelque temps puisque je le reçus chez moi à Paris avec sa femme quelques années plus tard. Mais il ne revint plus à Paris, ou sans me voir, à cause peut-être d’instructions reçues, et je le regrette encore car c’était un homme de grande qualité, intelligent et honnête.
Pour illustrer cette idée, Monseigneur Jean Haddad, évêque catholique de TYR, courageux parce que bien seul avec ses quelques ouailles, me donna une photo réunissant en 1972 son frère et prédécesseur, Monseigneur Georges Haddad, et l’Imam Moussa Sader, avec une dédicace du guide religieux incontesté des chiites dont la notoriété est encore fortement présente, renforcée par sa disparition mystérieuse en 1978 lors d’un voyage en Libye de Kadhafi, dont je notai la traduction de l’arabe :
« Si l’essai de coexistence islamo chrétienne échoue au Liban, alors la civilisation mondiale s’obscurcira pour un long temps. »
Comme cette courte phrase, est chargée de sens, encore aujourd’hui ; surtout aujourd’hui où les adeptes de la thèse de Samuel Huntington annoncent le choc inéluctable des civilisations et que l’impérialisme américain, au nom de sa conception des Droits de l’homme et de sa morale, déroule son rouleau compresseur guerrier sur la planète pour imposer sa vision du bonheur de l’humanité, son mode de vie, à des populations médusées par un tel aveuglement. Les cibles choisies prioritairement par Washington pour leur apporter la démocratie et la félicité sont tout de même sélectionnées pour leurs richesses en matières premières, notamment en pétrole,comme l’Iraq, ou pour leur situation stratégique économiquement ou politiquement,comme l’Afghanistan et l’ex-Yougoslavie, point clés sur les passages des oléoducs.
A cet égard, on remarquera comment les Etats-Unis ont renoncé à poursuivre leurs pressions sur un autre « Etat-voyou » à leurs yeux, la Corée du Nord, tout simplement parce que Pyong Yang détient l’arme nucléaire et que, de ce fait, les attaquer est devenu impossible.
On comprendra alors pourquoi la Perse d’aujourd’hui, grande et vieille civilisation au rôle régional essentiel, peuplée et riche en ressources diverses, continuera à défendre son indépendance et sa souveraineté et ne se laissera pas intimidée par l’Amérique et son valet européen, d’autant plus que les pressions exercées renforcent l’unité nationale derrière le régime d’Ahmadinejad, élu démocratiquement mais souvent critiqué en Iran, notamment par une jeunesse dynamique, en raison de son caractère religieux mais non pas de sa politique sociale, économique ou étrangère. La décision d’accéder à la technologie nucléaire fut prise par le Shah qui obtint aussitôt la coopération de la France avec le malheureux projet Eurodif. Si le régime islamiste qui dirige l’IRAN devait être chassé, n’importe quel successeur mènerait la même politique sur la question de l’accès à la technologie nucléaire. Les pressions américano-européennes, directes et maintenant au travers de l’ONU, n’ont eu pour effet que de renforcer le régime qu’elles veulent abattre, réveillant la fierté de l’originalité perse au milieu du monde arabe et soudant le pays dans l’adversité. On voit mal comment, dans ces conditions les Etats-Unis pourraient faire plier un pays soudé et déterminé sur cette question et qui dispose d’appuis internationaux, notamment russe et chinois, même si chacun privilégie les accommodements. A moins de se lancer dans une nouvelle guerre suicidaire, alors qu’ils sont embourbés en Iraq et ne savent comment en sortir, qu’en Afghanistan le Président Hamid Karzaï ne contrôle que Kaboul, le reste du pays étant aux mains des différent chefs tribaux. Pendant ce temps, Oussama Ben Laden court toujours le djebel avec ses acolytes, trouvant accueil, gîte et couvert dans la plupart de ces tribus des confins pakistano afghans qui approuvent sans aucun doute son combat contre un impérialisme anti-musulman ou jugé comme tel, envoyant de façon sporadique à l’Oncle Sam des messages tour à tour menaçants, ironiques ou sarcastiques.
(On se demande d’ailleurs ce que font encore nos soldats dans ce pays, à moins de s’en servir de terrain d’entraînement, et quels sont les intérêts français qu’ils y défendent.).
La crise iranienne remet en mémoire les pressions américaines exercées sur la France du Général de Gaulle pour l’empêcher de fabriquer « sa » bombe, le refus de communiquer le moindre détail scientifique et surtout de nous vendre les ordinateurs géants indispensables, l’espionnage de toutes nos expérimentations. Dans « C’était de Gaulle », Alain Peyrefitte cite une confidence du Général :
« Eisenhower m’avait dit : ça vous coûtera trop cher, vous n’y arriverez pas. »
Et plus loin :
« Mururoa, ça veut dire l’invulnérabilité, donc la paix. C’est une situation que nous n’avions jamais connue dans notre histoire. Nous y sommes arrivés tout seuls, sans aide, et même avec l’hostilité active des Américains et l’hostilité passive des Russes. »
Après l’explosion de la première bombe atomique chinoise en 1964, Peyrefitte rapporte la déclaration du Général au Conseil des ministres :
« Quels que soient le sous-développement de la Chine et son retard éventuel à exploiter ce succès, elle acquerra cette immunité que confère la force nucléaire. Elle sera inattaquable. Elle entrera dans le cercle de ces quelques nations contre lesquelles on ne peut rien, ce cercle auquel nous avons la satisfaction d’appartenir. Il est vraisemblable que ça entraînera des changements dans l’équilibre mondial. Un pays qui n’est pas peuplé de Blancs a, pour la première fois, acquis l’arme terrible. Nombreux sont les peuples de couleur qui en ressentiront la fierté. »
Peu après mon arrivée au Liban, j’eus la chance de connaître la sœur de l’imam Moussa Sader, madame Rabab Sader Saraffedine, femme admirable à la forte personnalité, dégageant une aura qui frappait tous les visiteurs que je lui amenais, par la douceur de son sourire et l’intelligence de son regard. Elle menait au Liban une action humanitaire d’envergure auprès des plus démunis chiites, et notamment à TYR. Elle me fut d’une grande aide par ses conseils et s’inscrivait totalement dans la politique de son frère disparu.
Mon problème principal toutefois, existentiel si je puis dire, était le Hezbollah dont la doctrine et les actes étaient radicalement opposés aux vues de la France. A cette époque, l’idéologie du mouvement était d’instaurer un Etat islamique au Liban, ce qui n’éliminait pas les chrétiens libanais mais les cantonnait dans une situation de second ordre, et son action, appuyée par l’Iran et la Syrie, consistait à chasser les troupes étrangères du pays en perpétrant des attentats meurtriers sur celles-ci. Il serait trop long et inopportun de donner ici des détails, mais il advint que je pus comprendre que cette mouvance islamiste était organisée à l’orientale, d’une manière qui n’avait rien à voir avec la logique cartésienne occidentale, et que si certains montaient des opérations pour me prendre en otage ou m’assassiner, d’autres, souhaitaient au contraire engager un dialogue avec moi. J’acceptai les premiers contacts avec mille précautions et finalement entretint des échanges tellement fructueux que je fus renseigné plusieurs fois sur les pièges que l’autre tendance m’avait tendus, me permettant ainsi de les éviter. C’est donc paradoxalement grâce au Hezbollah que je n’ai pas été pris en otage ou tué par le Hezbollah !
Je quittai le Liban après un séjour d’un an ininterrompu, riche d’une expérience incomparable et me trouvai chargé à Paris, de conseiller les autorités françaises dans leurs relations avec le Moyen-Orient.
Visitant alors de nombreux pays arabes, j’observai comment l’islam imprégnai dans ses profondeurs le mode de vie de ces populations et créai un mode de vie harmonieux et équilibré, dans un cadre religieux, moral, social et culturel largement accepté, même si certaines règles datant de l’époque du Prophète Mahomet avaient du mal à s’accommoder avec les exigences de la vie moderne occidentale. Les Arabes se montraient la plupart du temps accueillants et aimables avec le visiteur européen, les élites comme les gens du peuple et lorsqu’ils m’accordaient leur confiance, invité dans les familles j’admirais l’importance accordée aux parents et aux grands parents, le respect des enfants pour les plus âgés et la place éminente tenue dans l’ombre par les femmes. Il était frappant de voir des personnages importants politiquement ou économiquement s’adresser à leurs parents, parfois incultes, et surtout à leur mère ou grand-mère, avec une délicatesse et une prévenance qui devient rare en occident. Dans les familles où le grand-père avait disparu, aucune décision importante n’était prise sans demander son avis à l’aïeule qui était, sans en avoir le titre, le vrai chef de famille, en tout cas le mentor à consulter.
Voici un extrait d’un entretien entre cheikh Fadlallah et le journaliste libanais Abdel Karim Ghandour, paru dans « Le Magazine » du 13 mars 1992 sur le rôle de la femme tel que le conçoit l’islam :
L’année 1990 fut marquée au Liban par la défaite du général Michel Aoun, ancien chef de l’armée devenu Président de facto en 1988 après l’échec du dernier Président élu, Amine Gemayel, pour assurer sa succession ou se succéder à lui-même. Excellent officier, honnête, d’un patriotisme incontestable, il pensa pouvoir réunir tous les Libanais derrière lui pour, — après avoir écrasé les Forces Libanaises chrétiennes de Samir Geagea qui prônaient une partition du Liban pour créer un réduit chrétien, avec le soutien israélien —, lancer en mars 1989 une guerre de libération contre la Syrie. Présomption fatale qui permit à Damas de s’emparer totalement du Liban en octobre 1990, le Général Aoun se réfugiant à l’ambassade de France à Beyrouth. La mainmise syrienne fut entérinée à Taëf en Arabie Séoudite le 22 octobre 1989 par des accords parrainés par les pays arabes et la communauté internationale, dont la France et les Etats-Unis. Ces Accords de Taëf apportaient enfin la paix, même s’il s’agissait de la pax syriana. Tout en laissant au Président maronite la suprématie, ils diminuaient sensiblement l’exclusivité de son pouvoir, au profit du Premier Ministre sunnite et du Président de l’Assemblée chiite. Par ailleurs, la répartition confessionnelle des fonctions dans l’administration, jusqu’ici « pacte oral », était conservée et pour la première fois confirmée dans un texte écrit. Le Président Elias Hraoui fut élu le 24 octobre 1989, premier Président du nouveau Liban prosyrien.
Bien des Libanais opposés à la Syrie se félicitèrent cependant de l’arrêt de la guerre civile, de la fin des attentats et se remirent à vivre normalement, ce qu’ils avaient perdu l’habitude de faire depuis quinze ans. Peu d’émigrés se réinstallèrent mais beaucoup apprécièrent de pouvoir revenir dans leur pays voir leurs familles et amis. Le nouveau pouvoir libanais, inféodé à la Syrie, fut aussitôt appuyé par la communauté internationale, tout particulièrement par la France. Des ambassadeurs de France de grande qualité, notamment Jean-Pierre Lafon, surent alors montrer aux Libanais de tous bords la sollicitude de la France pour le pays du cèdre dans sa diversité, avec un sens aigu de la juste répartition entre les communautés. L’ouverture d’un grand lycée français à Nabatiyé au sud, en pleine région chiite, fut un geste fort qui marqua les esprits.
La France, à l’époque, était confrontée au problème du terrorisme venu de la mouvance islamiste internationale mais particulièrement d’Algérie où le processus électoral de décembre 1990 ayant donné la victoire au FIS (Front islamique du salut), le pouvoir militaire algérien l’avait interrompu et engagé une lutte sanglante contre le terrorisme qui se développa alors en réaction. Les moyens employés laissent penser que les attentats du RER de Paris avaient pour but de persuader les autorités françaises, indécises, de soutenir les militaires algériens dans leur lutte contre le terrorisme.
Là encore, l’extrémisme et l’injustice entraînèrent l’extrémisme et le terrorisme.
Dans cette période je fis de nombreuses missions au Liban et rencontrai fréquemment les responsables des différentes confessions.
J’eus avec Sayed Mohamed Hussein Fadlallah (Turban noir, descendant du Prophète) plusieurs entrevues riches et fructueuses. Bien qu’il fut considéré comme le guide spirituel du Hezbollah, il tenait à marquer sa différence en précisant qu’il était un responsable religieux et non un chef de parti politique. Il eut avec moi des conversations théologiques où il insista sur le respect de l’islam pour la Bible d’abord, dont les interprétations scripturaires divergent à partir de la descendance d’Abraham avec l’exclusion de son fils Ismaël au profit d’Isaac, le Prophète Mahomet situant l’islam dans cette filiation injustement écartée, pour le christianisme ensuite dans lequel Jésus est vénéré comme un grand prophète et pour Marie, sa mère. Nous eûmes aussi des discussions politiques et il me donna beaucoup de conseils. Je cite ici le préambule d’une fiche rédigée de retour d’une mission en 1992 :
Le Secrétaire Général du Hezbollah, Sayed Hassan Nasrallah, avait pris ses fonctions depuis peu, après l’assassinat par un raid d’hélicoptères israéliens de cheikh Abbas Moussaoui, sa femme et son enfant, ce qui avait, d’après lui, augmenté l’audience du parti. A chaque fois j’étais impressionné par son intelligence, sa façon d’entrer dans mon raisonnement et de deviner mes questions. Il me précisa que la France pouvait jouer un grand rôle au Liban si elle restait fidèle à ses idéaux de 1789 en n’apportant pas son soutien aux positions qui sont une atteinte à la dignité. Je le cite : « L’islamisme est désormais dans le monde arabe la seule issue pour les déshérités et l’oppression a l’effet inverse de celui escompté par les pouvoirs dictatoriaux arabes ».
Il déplora, à l’instar des autres musulmans rencontrés, l’injustice constituée par l’interruption du processus électoral en Algérie, me donna des conseils de modération vis-à-vis des militaires d’Alger et m’incita à tenir compte de l’importante communauté musulmane maghrébine de France qui observait ces évènements avec une sensibilité douloureuse, voire y était impliquée.
Une de ces entrevues se plaça deux ou trois jours après la destruction par la résistance libanaise d’un char israélien et la mort des cinq occupants. Le Ministre des Affaires Etrangères français (Roland Dumas je crois) avait fait une déclaration lénifiante en déplorant la violence et la mort des soldats israéliens. Sitôt après m’avoir salué et avant d’aborder l’ordre du jour, il me dit :
« Nous avons été choqués par la déclaration française regrettant la mort de cinq soldats sur notre territoire, tués par des résistants. Je sais que vous êtes gaulliste : est-ce que les Français jetaient des fleurs aux Allemands sur le sol français pendant la dernière guerre ? »
Bien entendu il insistait à chaque fois pour que la France retrouve une politique indépendante des Etats-Unis et d’Israël et pratique la justice dans ses rapports avec tous.
Mes rencontres avec cheikh Abdel Amir Kabalan, à l’époque Mufti jaafarite, c’est-à-dire chiite, de la République étaient d’une grande cordialité et se plaçaient souvent autour d’un repas libanais, même si j’essayais de lui expliquer que mon agenda était trop chargé : je ne pouvais me dérober à ses invitations chaleureuses et ai du souvent arriver en retard ou annuler mes rendez-vous suivants. Cet homme jovial, au regard pétillant d’intelligence, tenait le même discours que ceux déjà cités mais il me donna mille conseils qui furent très utiles. Il insistait beaucoup pour dire que les musulmans modérés constituent l’immense majorité et qu’il fallait dialoguer avec eux et les aider. Voici quelques uns de ses propos significatifs :
En janvier 1992 : « Les conditions sont réunies pour un rapprochement franco-syrien. L’alliance américano-syrienne (alliance non déclarée mais objective à l’époque), n’est pas naturelle et Damas regarde vers l’Europe et surtout vers Paris. C’est important car Damas est maintenant à la tête du monde arabe et la politique orientale de la France doit passer par la Syrie.
En Algérie, nous trouvons sage la position française. Nous pensons ici que le FIS était soutenu par l’Amérique, car l’Arabie Séoudite fait la politique américaine et a financé le mouvement pour déstabiliser le régime. Mais les Etats-Unis soutiennent maintenant les militaires pour empêcher la prise de pouvoir du FIS. C’est une erreur car on ne peut pas aller indéfiniment contre la volonté du peuple qui défend ses intérêts légitimes.
Nous approuvons la nouvelle politique française de rapprochement avec l’Iran. »
Fin novembre 1992 : « La France, qui a décidé de la frontière sud du Liban avec la Palestine à sa création, doit nous aider à la faire respecter. On attend un geste spectaculaire pendant le voyage du Président Mitterrand au Moyen-Orient, de soutien à l’intégrité territoriale du Liban. »
Cheikh Kabalan est maintenant Président du Conseil Supérieur Chiite, poste qu’il occupe depuis la mort de Cheikh Chamseddine.
Dans les années 90, le Hezbollah, dont la doctrine était désormais de réaliser l’union de tous les Libanais dans le cadre des accords de Taef, dirigeait la résistance armée à l’occupation israélienne et devint un parti incontournable. Avec une quinzaine de députés au Parlement, parmi lesquels des chrétiens élus sur ses listes de la Bekaa notamment, il pesait sur toutes les décisions gouvernementales.
En 1996, je crois, je rencontrai le jeune député du Hezbollah, Hussein Haj Hassan, titulaire d’un doctorat en physique obtenu en France, alors que le Premier Ministre de cohabitation Lionel Jospin venait de terminer une visite en Israël où il avait déclaré officiellement sa réprobation des attaques perpétrées par la résistance libanaise en Galilée, qualifiant le Hezbollah de milice terroriste. Pour montrer sa sollicitude envers les Palestiniens, il avait demandé à visiter l’université palestinienne de Bir El Zeit où il fut accueilli par des jets de pierres à cause de cette déclaration. Le Docteur Haj Hassan expliqua cette réaction des étudiants palestiniens par la solidarité des victimes de l’injustice et de l’oppression et se demandait si la politique arabe de la France avait changé. Le même jour, une mise au point du Président Chirac apportait un démenti à cette idée, confirmé par un communiqué du Ministre des Affaires Etrangères, Hubert Védrines peut-être.
Parmi toutes les personnes rencontrées, Hassan Youssef, titulaire d’un diplôme de Docteur es sciences obtenu en France, parfait francophone, m’aida beaucoup à cerner les problèmes et à entrer dans les raisonnements orientaux parce qu’il réunissait en lui les deux cultures. Il avait été en quelque sorte le Ministre des Affaires Etrangères du parti AMAL de Nabih Berri, puis Président du Conseil Supérieur du Sud qui consistait de facto à être Ministre des Affaires du sud Liban dans le gouvernement issu de Taef.
Après 22 ans d’occupation, le 24 mai 2000 dans la nuit, les forces israéliennes évacuaient le sud du Liban sans préavis, y compris à leurs alliés Libanais de l’ALS (Armée du Liban Sud).La zone libérée était aussitôt prise sous son contrôle par le Hezbollah qui fit preuve de grande maturité politique en empêchant toutes exactions ou vengeances sur les Libanais de la région qui pouvaient avoir collaboré avec Israël. Cette attitude renforça sa notoriété et, puisqu’il était le chef de file de la résistance, il ne manqua pas de célébrer avec faste l’évènement comme sa victoire tout en y associant l’ensemble du peuple libanais. La plupart des Libanais en ressentit un sentiment de fierté, sauf ceux qui étaient liés à Israël bien sûr, qui eurent le sentiment d’avoir été trahis par leur ancien protecteur.
L’assassinat de l’ancien Premier Ministre Rafic Hariri à Beyrouth le 14 février 2005, intervenant après le vote par l’ONU de la Résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies le 2 septembre 2004 demandant le retrait des forces syriennes du Liban (en réalité la Syrie n’y est jamais mentionnée mais la résolution demande l’évacuation de toutes les forces étrangères et le désarmement de toutes les milices : vaste programme ! ) , fut le déclencheur d’une accélération de l’évacuation qui avait déjà commencée et fut achevée en avril 2005. La SYRIE fut accusée par la foule libanaise et l’opinion internationale d’être responsable de l’attentat avec ses alliés libanais et l’ONU diligenta une première commission d’enquête qui rendit un rapport en décembre 2005, accusateur pour la Syrie mais reposant uniquement sur des déclarations de témoins infondées. Une deuxième commission est actuellement à l’œuvre avec une méthode différente.
La résolution 1559 avait été préparée en commun par la France et les Etats-Unis dès juin 2004 et sans doute qu’à l’origine Rafic Hariri avait pu y avoir un rôle quand on sait l’influence qu’il avait en France au plus haut niveau. Toutefois, même s’il avait eu dernièrement des différends avec le pouvoir syrien, ce n’était pas la première fois, et il était depuis longtemps un partisan de liens étroits entre Beyrouth et Damas qu’il avait maintenus pendant ses nombreuses années de Premier Ministre, poste qu’il occupa jusqu’au 26 octobre 2004. On voit mal l’intérêt qu’aurait eu la Syrie à éliminer un allié qui pouvait encore lui être utile par son nationalisme arabe, son soutien indéfectible à la cause palestinienne, les relations de confiance qu’il avait établies avec le Hezbollah dont il rencontrait le chef chaque semaine, et déclencher de ce fait un vaste mouvement contre elle. Quoi qu’il en soit, elle se trouve sous pressions de la part de la France et des Etats-Unis, mais il semble qu’avec le fiasco iraquien et la crise iranienne, le risque de voir ressurgir les islamistes des Frères Musulmans, l’Amérique pourrait finalement regarder le Président Bachar el-Assad comme un élément de stabilité dans la région dont le soutien à la cause palestinienne ne menace pas directement Israël.
La veille de l’intervention américaine en IRAQ en mars 2003, j’étais à Bagdad avec un groupe de géopolitique pour inspecter les inspecteurs de l’ONU qui cherchaient désespérément des armes de destruction massive (ADM) et montraient parfois des objets incongrus comme indices d’une possible dissimulation d’activité illicite, ce qui prenait un tour parfaitement ridicule mais ne les tuait pas ! Bien entendu ils n’en trouvèrent jamais. L’écrivain Philippe de Saint-Robert, lors d’une mission analogue un mois auparavant avait déclaré aux journalistes que la seule arme de destruction massive qu’il ait vue en Iraq était l’embargo qui privait ce pays de tout, en particulier de nourriture et de médicaments et avait tué au moins un million de personnes parmi lesquelles de nombreux enfants.
Comme beaucoup de pays du Moyen-Orient, et d’ailleurs, l’Iraq de Saddam Hussein était une dictature sévère qui maintenait l’unité du pays entre chiites, Kurdes et sunnites, dans une main de fer.
D’idéologie laïque, les tendances islamistes y étaient soigneusement contrôlées : l’islam devait se cantonner aux mosquées et aucune religion ne pouvait s’immiscer dans la politique.
Les chrétiens étaient bien traités et occupaient des postes importants dans le gouvernement, l’administration et l’économie.
Le terrorisme n’existait pas et la mouvance islamiste radicale internationale qui n’y avait aucun asile ne manquait pas de critiquer le régime pour cette raison. Mais alors que les nombreuses autres dictatures du globe ne gênaient ni les Etats-Unis ni Israël, l’Iraq présentait à leurs yeux un danger car Saddam Hussein en avait fait un pays développé et prospère, utilisant son immense richesse pétrolière pour créer une infrastructure industrielle, routière, ferroviaire, un réseau de canaux de navigation exceptionnels, un ensemble éducatif, scolaire et universitaire, ainsi qu’un système de santé uniques dans la région. Après avoir été soutenu par l’occident dans sa guerre contre l’Iran chiite de Khomeiny, il prétendait à la direction de la cause arabe, en rivalité avec son voisin syrien, frère séparé du baasisme laïc et avait des prétentions territoriales sur le Koweit.
Comme ses immenses réserves de pétrole seront, pour les cinquante ans à venir indispensables à l’ensemble du monde, Europe et Asie surtout, en s’en emparant les Etats-Unis étaient sûrs de tenir la dragée haute à tout rival émergeant dans les prochaines années. Or l’Europe, et tout particulièrement la France étaient déjà présentes en Iraq, ainsi que la Russie, mais pas l’Amérique. Même s’il n’y avait pas d’ADM, il fallait donc y apporter rapidement les douceurs de la démocratie américaine. On connaît le résultat et on voit mal comment sortir de ce chaos, car même un retrait des forces américaines laisserait désormais un pays déchiré, bien que le terrorisme aveugle qui s’y développe soit à distinguer de la résistance à l’occupation américaine, préparée et organisée de longue date par les baasistes, désormais alliée à une résistance islamiste. Le terrorisme aveugle qui tue des civils innocents chaque jour et veut créer des haines basées sur le sang entre des communautés qui cohabitaient autrefois harmonieusement doit être lié aux nombres d’agents de renseignement américains, israéliens, britanniques, allemands présents sur le terrain et dont certains se sont faits prendre la main dans le sac. Une solution sous égide internationale paraît en tout cas seule envisageable.
Le survol de ces crises où la violence s’exprime sous des aspects variés montre cependant une constante : les rivalités mimétiques décrites par le philosophe René Girard n’ont jamais été aussi fortes et le terrorisme qui se répand est le résultat des injustices et frustrations ressenties par le monde musulman. Au lieu de privilégier le respect des différences de culture et l’enrichissement des échanges entre elles, avec l’impérialisme aveugle qui veut s’imposer partout sur la planète, le monde se heurte au choc des civilisations et se précipite vers sa perte, sous une forme ou sous une autre. Il est terrifiant de constater que les tenants de cette politique, l’Amérique souvent suivie par l’Europe, persuadés d’agir pour le bien de l’humanité en lui apportant les bienfaits de la civilisation occidentale, ne réalisent pas l’insensé de cette attitude, vérifiant ainsi les prophéties de Nietzsche qui ne voyait d’issue possible à cette domination de l’absurde que dans l’apparition de surhommes capables de sortir l’Europe de cet engrenage fatal, par le retour aux vrais valeurs qui font la grandeur de l’homme. (Et non pas pour imposer leur domination comme Heidegger l’a dit en dévoyant la pensée de son mentor pour déboucher sur les théories nazies.)
Pour terminer cette analyse, je laisserai tout d’abord la parole à l’ambassadeur Camille Aboussouan qui était un des étudiants présents à la distribution des prix de l’Université Saint Joseph de Beyrouth le 3 juillet 1931, quand le Commandant de Gaulle y prononça un discours magnifique sur leur rôle pour construire le Liban futur, resté dans les mémoires de tous les Libanais. Le jeune et talentueux écrivain libanais, Alexandre Najjar a écrit à ce sujet un joli livre intitulé « De Gaulle et le Liban » dont le premier tome est sous-titré « Vers l’Orient compliqué, 1929-1931 » qui retrace l’historique des liens entre le Général et le Liban.
Enfin, ayant placé en exergue une citation du Général de Gaulle, je le laisserai aussi conclure avec ces mots où il place dans les relations franco libanaises un espoir pour la paix du monde :
"Les liens entre la France et le Liban s’illustrent par leur solidité et leur sincérité. Si la France est investie d’une mission en Orient, le Liban est, de son côté, investi d’une mission en Europe. C’est pourquoi il importe à nos deux pays de demeurer en accord, solidaires, non seulement sur les questions d’ordre pratique, mais également sur les questions politiques. Cette coopération peut aider à restaurer la paix dans la région où se trouve le Liban, et contribuer ainsi à la paix dans le monde." Le Général Charles de Gaulle (1968)
Alain Corvez le 17 mars 2006.
Le 27 novembre 1967, le Général de Gaulle - Président de la Vème République de 1958 à 1969 - a dessiné un portrait du peuple juif et d’Israël qui lui vaudrait à coup sûr aujourd’hui l’accusation d’antisémitisme.
Conférence de Presse du Général de Gaulle le 27 novembre 1967.
On pouvait se demander, en effet, et on se demandait même chez beaucoup de Juifs, si l’implantation de cette communauté sur des terres qui avaient été acquises dans des conditions plus ou moins justifiables et au milieu des peuples arabes qui lui étaient foncièrement hostiles, n’allait pas entraîner d’incessants, d’interminables, frictions et conflits.
Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tous temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles.
Cependant, en dépit du flot tantôt montant, tantôt descendant, des malveillances qu’ils suscitaient dans certains pays et à certaines époques, un capital considérable d’intérêt et même de sympathie s’était accumulé en leur faveur, surtout, il faut bien le dire dans la Chrétienté ; un capital qui était issu de l’immense souvenir du Testament, nourri par toutes les sources d’une magnifique liturgie, entretenu par la commisération qu’inspirait leur antique malheur et que poétisait, chez nous, la légende du Juif errant, accru par les abominables persécutions qu’ils avaient subies pendant la Deuxième Guerre mondiale et grossi, depuis qu’ils avaient retrouvé une patrie, par leurs travaux constructifs et le courage de leurs soldats.
C’est pourquoi, indépendamment des vastes concours en argent, en influence, en propagande, que les Israéliens recevaient des milieux Juifs d’Amérique et d’Europe, beaucoup de pays, dont la France, voyaient avec satisfaction l’établissement de leur Etat sur le territoire que leur avaient reconnu les Puissances, tout en désirant qu’ils parviennent, en usant d’un peu de modestie, à trouver avec leurs voisins un "modus vivendi" pacifique. Il faut dire que ces données psychologiques avaient quelque peu changé depuis 1956 ; à la faveur de l’expédition franco-britannique de Suez, on avait vu apparaître, en effet, un Etat d’Israël guerrier et résolu à s’agrandir. Ensuite, l’action qu’il menait pour doubler sa population par l’immigration de nouveaux éléments, donnait à penser que le territoire qu’il avait acquis ne lui suffirait pas long-temps et qu’il serait porté, pour l’agrandir, à utiliser toute occasion qui se présenterait.
C’est pourquoi, d’ailleurs, la Vème République s’était dégagée, vis-à-vis d’Israël, des liens spéciaux et très étroits que le régime précédent avait noués avec cet Etat et s’était appliquée, au contraire, à favoriser la détente dans le Moyen-Orient. Bien sûr, nous conservions avec le Gouvernement israélien des rapports cordiaux et, même, nous lui fournissions pour sa défense éventuelle les armements qu’il demandait d’acheter, mais, en même temps, nous lui prodiguions des avis de modération, notamment à propos des litiges qui concernaient les eaux du Jourdain ou bien des escarmouches qui opposaient périodiquement les forces des deux camps.
Enfin, nous nous refusions à donner officiellement notre aval à son installation dans un quartier de Jérusalem dont il s’était emparé et nous maintenions notre ambassade à Tel-Aviv.
D’autre part, une fois mis un terme à l’affaire algérienne, nous avions repris avec les peuples arabes d’Orient la même politique d’amitié, de coopération, qui avait été pendant des siècles celle de la France dans cette partie du monde et dont la raison et le sentiment font qu’elle doit être, aujourd’hui, une des bases fondamentales de notre action extérieure.
Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que, pour nous, l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. De sorte que, on pouvait imaginer qu’un jour viendrait où notre pays pourrait aider directement à ce qu’une paix réelle fût conclue et garantie en Orient, pourvu qu’aucun drame nouveau ne vînt le déchirer.
Hélas ! le drame est venu. Il avait été préparé par une tension très grande et constante qui résultait du sort scandaleux des réfugiés de Jordanie, et aussi d’une menace de destruction prodiguée contre Israël. Le 22 mai, l’affaire d’Akaba, fâcheusement créée par l’Egypte, allait offrir un prétexte à ceux qui rêvaient d’en découdre. Pour éviter les hostilités, la France avait, dès le 24 mai, déclaré à M. Eban, ministre des Affaires étrangères d’Israël, que je voyais à Paris. " Si Israël est attaqué, lui dis-je alors en substance, nous ne le laisserons pas détruire, mais si vous attaquez, nous condamnerons votre initiative.
Certes, malgré l’infériorité numérique de votre population, étant donné que vous êtes beaucoup mieux organisés, beaucoup plus rassemblés, beaucoup mieux armés, que les Arabes, je ne doute pas que, le cas échéant, vous remporteriez des succès militaires, mais, ensuite, vous vous trouveriez engagés sur le terrain, et au point de vue international, dans des difficultés grandissantes, d’autant plus que la guerre en Orient ne peut pas manquer d’augmenter dans le monde une tension déplorable et d’avoir les conséquences très malencontreuses pour beaucoup de pays, si bien que c’est à vous, devenus des conquérants, qu’on en imputerait peu à peu les inconvénients." On sait que la voix de la France n’a pas été entendue. Israël ayant attaqué, s’est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu’il voulait atteindre. Maintenant, il organise, sur les territoires qu’il a pris, l’occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s’y manifeste contre lui une résistance, qu’à son tour il qualifie de terrorisme.
Il est vrai que les deux belligérants observent, pour le moment, d’une manière plus ou moins précaire et irrégulière, le cessez-le-feu prescrit par les Nations Unies, mais il est bien évident que le conflit n’est que suspendu et qu’il ne peut pas avoir de solution, sauf par la voie internationale.
Mais un règlement dans cette voie, à moins que les Nations Unies ne déchirent elles-mêmes leur propre Charte, un règlement doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance et la reconnaissance réciproque de chacun des Etats en cause par tous les autres. Après quoi, par des décisions des Nations Unies, en présence et sous la garantie de leurs forces, il serait probablement possible d’arrêter le tracé précis des frontières, les conditions de la vie et de la sécurité des deux côtés, le sort des réfugiés et des minorités et les modalités de la libre navigation pour tous, notamment dans le golfe d’Akaba et dans le canal de Suez.
Suivant la France, dans cette hypothèse, Jérusalem devrait recevoir un statut international.
Pour qu’un tel règlement puisse être mis en œuvre, il faudrait qu’il y eût l’accord des grandes puissances (qui entraînerait ipso facto celui des Nations Unies) et, si un tel accord voyait le jour, la France est d’avance disposée à prêter sur place son concours politique, économique et militaire, pour que cet accord soit effectivement appliqué. Mais on ne voit pas comment un accord quelconque pourrait naître, non point fictivement sur quelque formule creuse, mais effectivement pour une action commune, tant que l’un des plus grands des Quatre ne se sera pas dégagé de la guerre odieuse qu’il mène ailleurs.
Car tout se tient dans le monde d’aujourd’hui. Sans le drame du Viêt-Nam, le conflit entre Israël et les Arabes ne serait pas devenu ce qu’il est et si, demain, l’Asie du Sud-Est voyait renaître la paix, le Moyen-Orient l’aurait bientôt recouvrée à la faveur de la détente générale qui suivrait un pareil évènement.
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