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Halte au pseudo-anglais dans les entreprises, par Claude Hagège
Les Etats-Unis ont failli parler français
samedi 24 mars 2007
par admin
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La presse a fait écho aux actions dénonçant l’habitude, prise par nombre d’entreprises françaises, d’imposer l’anglais à tous les échelons, alors même que, en dehors d’anglophones de passage, on n’y trouve personne qui ait de l’anglais une connaissance autre que superficielle. Faut-il s’en étonner ? L’anglais n’est pas la langue facile que l’on croit, en se laissant abuser par l’impression d’une acquisition rapide.

C’est, au contraire, une langue assez difficile, non seulement par sa phonétique, mais aussi par la structure des phrases. Une petite expérience suffit pour s’en convaincre. Elle consiste à relever, dans des journaux britanniques ou américains, tel ou tel article, contenant, comme c’est le cas le plus souvent, beaucoup de constructions verbales et formules idiomatiques transparentes pour les locuteurs de naissance. On constate que la plupart de ces textes sont en partie opaques à des étrangers, pourtant bons connaisseurs de l’anglais, ou considérés comme tels.

Il est donc contre-productif d’imposer l’anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises. Les syndicats qui récusent cette pratique insistent sur le sentiment d’insécurité, et parfois les troubles psychologiques que cause chez les plus fragiles la pression d’une langue non choisie. Peut-on, dès lors, expliquer une telle politique linguistique par la recherche opiniâtre de l’efficacité à un autre niveau, c’est-à-dire dans la concurrence sauvage entre les entreprises pour la conquête des marchés mondiaux ?

La réponse est claire : jusqu’à présent, personne n’a jamais apporté la moindre preuve d’un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l’usage de l’anglais , même si l’on peut admettre que les produits soient vendus en anglais, hors de France, aux clientèles anglophones. Personne n’a jamais démontré non plus que le français n’ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain.

Les puissants coups de boutoir pour abattre le français apportent un précieux renfort à une autre action, conduite par des institutions et entreprises américaines. On pourrait croire que ces dernières se contentent de l’état de déséquilibre des langues qu’a créé à leur bénéfice, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’entrée de plus en plus massive de produits américains, notamment culturels, sur les marchés européens comme sur les autres. Mais cela ne suffit pas. Les groupes en question visent l’éviction pure et simple du français. C’est ainsi qu’ils commandent à leurs experts des études précises du prix que leur coûterait l’effort aboutissant à supplanter, au profit de l’anglais , le français dans les pays mêmes où il est répandu, par exemple en d’Afrique subsaharienne.

Il s’agit, ici, d’une véritable guerre. Certains rappelleront la grave défaite subie par la France dès… 1763, quand le traité de Paris la délogea des immenses territoires où elle était présente depuis plus d’un siècle, et qui étaient donc perdus pour le français. D’autres vitupéreront les délicatesses du marquis de La Fayette, déclinant avec une insouciante élégance le cadeau que Washington aurait proposé, dit-on, en reconnaissance du concours apporté par la France à la lutte pour l’indépendance américaine : adopter le français comme langue des tout jeunes Etats-Unis.

Il est vain, aujourd’hui, de raviver les regrets atterrés que peuvent susciter tant d’immenses gâchis, en rêvant de ce que serait le monde si le français dominait en Amérique du Nord, au lieu d’être parlé dans un seul bastion, le Québec , de 7 millions de locuteurs immergés dans un océan de 260 millions d’anglophones. Du moins peut-on se demander pourquoi les candidats à la plus haute fonction de l’Etat n’inscriraient pas dans leur programme la promotion de la diversité des cultures, et donc celle de la culture française à travers sa langue. Car le français, avec plus de cinquante pays adhérant à l’Organisation internationale de la francophonie, est à la base, aujourd’hui, du seul autre projet existant face à l’énorme défi de l’uniformité.

Claude Hagège est professeur honoraire au Collège de France

Source : LE MONDE 19 mars 2007

 

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