Géographiquement à la limite des deux systèmes socio-économiques, la Géorgie est l’objet de leurs convoitises et met à vif leur rivalité.
Afin de simplifier notre propos, l’on traitera du monde Atlantique, dominé par les Etats-Unis, pour les « anciennement industrialisés » et du « monde Pacifique », maintenant caractérisé par le développement accéléré de la Chine et de l’Inde. Entre eux, la Russie cherche à reconstituer à son profit, au moins une part de ce qui fut l’URSS. Son immense territoire, les ressources énergétiques et les matières premières qu’il recèle, la volonté politique qui y est affichée font, de Moscou, un intermédiaire avec lequel les deux systèmes rivaux doivent compter.
Chine et Inde trouvent en Russie l’énergie et les matières premières indispensables à leur développement et aussi les armements qui accompagnent la puissance économique mais qui, également, suscitent la suspicion et incitent l’autre monde à prendre des précautions d’ordre militaire.
C’est ainsi que les Etats-Unis conscients des menaces qui pourraient peser sur leur surpuissance, cherchent à la renforcer en associant étroitement l’Europe, celle de l’Union européenne, à leur destin. Important est l’appoint de cette Europe avec sa position géographique, ses quelque 500 millions d’habitants, fortement consommateurs de produits évolués formant un marché rémunérateur, ses capacités en matière d’innovation, enfin, ses effectifs armés par Washington, s’ajoutant à l’énorme appareil militaire étatsunien.
A la fin des années 80, l’implosion de l’URSS, la dissolution du Pacte de Varsovie, a permis à l’OTAN de s’avancer à l’est, se déployant dans ce qui fut le glacis protecteur stalinien, et même visant le démantèlement de la Russie historique kievienne en s’efforçant de rattacher l’Ukraine et la Russie blanche au système atlantique. Convoitée également, la Géorgie, où naquit Staline et aussi les richesses énergétiques de la Caspienne, mer et terres russes depuis le XVIème siècle.
A nouveau, au début de ce XXIème siècle, Russes et Etatsuniens s’affrontent – indirectement – en Géorgie.
Bien avant que la Chine et l’Inde entrent en majesté dans l’équation stratégique mondiale, Etats-Unis et Russie, par leurs conquêtes territoriales respectives, ont convergé les uns vers les autres pour en venir à se rencontrer en Asie lorsque Washington a pratiqué sa stratégie des péninsules : Vietnam et Corée et en Europe, du sud du Danemark à la Turquie d’Europe et aussi en Asie, au sud du Caucase.
Cette convergence, et ses différentes étapes, ont bouleversé les affaires du monde et méritent d’être rappelées en suivant leur deux chronologies :
1° Commençons par la marche vers l’est (et l’ouest) de la Russie :
- Au XIVème siècle, la principauté de Moscou s’étendait sur une surface moins grande que la France d’aujourd’hui.
- A la fin du XVIème siècle, le domaine de Moscou s’est élargi à l’ouest, jusqu’au Dniepr, l’Ukraine, le nord de la Caspienne, mais dépassait, à l’est, l’Oural, atteignant presque le fleuve Ienissei, en Sibérie.
- Au début du XVIIIème siècle, l’ensemble de l’Ukraine avait été absorbé, ainsi que la quasi totalité de la Sibérie, au sud du lac Baïkal, pour atteindre le littoral du Pacifique et approcher, au nord, le détroit de Béring.
- En 1860, Courlande, Livonie, Pologne, rives orientales de la Caspienne, mer d’Aral, Kazakhstan, lac Balkhach, Ouzbékistan et Kirghizistan, relèvent de Moscou.
- Un siècle plus tard, en 1970, à l’ouest, l’Allemagne de l’est, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, au sud le Turkménistan, à l’est la Mongolie, sont sous contrôle de la Russie qui a une longe frontière commune avec la Chine selon le cours du fleuve Amour, puisqu’au port de Vladivostok sur la mer du Japon.
- Entre-temps, en 1867, était cédée aux Etats-Unis, l’Alaska, la Russie se contentant du Kamtchatka et du nord de Sakhalin. Ainsi, la Russie contrôlait le littoral de l’Asie-Pacifique, du détroit de Béring à Vladivostok, 1.500 kilomètres au nord-est de Pékin et 1.000 environ de Tokyo, au-delà de la mer du Japon. Donc, en bonne position pour aider la Corée du Nord et le Vietnam dans une opposition aux « Occidentaux ».
Au cours de la Seconde guerre mondiale et immédiatement après, Moscou a élargi son domaine européen comme suit :
1940 : Sud de la Finlande, Bessarabie et Bucovine, Estonie, Lettonie, Lituanie ;
1945 : Roumanie, est de la Prusse, Ruthénie sub-carpatique, Albanie ;
1947 : Hongrie, Bulgarie, Pologne, Tchécoslovaquie ;
1949 : Allemagne de l’est.
En un demi-siècle (1918-1975), Moscou avait agrandi son domaine de quelque 260 millions d’habitants et d’une surface de 3,4 millions de kilomètres carrés, devenant, de loin, le pays le plus étendu de la planète avec 22,5 millions de kilomètres carrés. Et, passant d’un Etat européen à un Etat asiatique, des rivages de la mer du Nord à ceux du Pacifique, y rencontrer, justement, les Etats-Unis qui, à leur tour étaient passés du littoral atlantique aux Philippines à l’ouest du Pacifique.
2° Voyons leur cheminement :
En 1776, les treize Etats d’Amérique se forment en confédération, puis fédération, occupant le littoral atlantique sur une large portion.
1848, les Etats-Unis s’étendent jusqu’au Mississippi, des grands lacs au nord au Texas au sud (celui-ci sera annexé en 1845).
En 1803, l’achat à la France, de la Louisiane, allait donner le centre du continent à l’Etat fédéral et favoriser son expansion vers l’ouest. En 1850, la Californie rejoint Washington et huit ans plus tard, à leur tour, Nevada et Nebraska font de même.
En 1912, l’Arizona, le Nouveau Mexique, achèvent l’Etat fédéral, rejoint aussi par l’Alaska.
Ainsi, les Etats-Unis s’étendent de l’Atlantique au Pacifique. Il leur reste à s’adjoindre les îles de cet océan.
Déjà en 1858, les couleurs étatsuniennes flottaient sur les îles Howland, Jarvis, Johnston, Kingmar. Allaient s’y ajouter Midway (1867), Hawaï (1898), Guam et les Philippines aussi, en 1898, de même que Palmyre, puis Samoa et Wake en 1899. Enfin, entre 1900 et 1912, Washington établissait des comptoirs sur le continent asiatique : Shanghai, Foochow, Ningpo, Hong-Kong et au Japon (Shimoda et Nagasaki).
Et voici la convergence réalisée : le littoral du Pacifique en est l’objectif. Par Chinois, Coréens et Vietnamiens interposés, Etats-Unis et Russie s’affronteront dans les guerres des péninsules :
Corée et Vietnam ; partagée, l’arme nucléaire limitera l’ampleur des hostilités, comme ce fut le cas entre OTAN et Pacte de Varsovie en Europe et à Cuba en 1962.
Aujourd’hui, c’est à nouveau en Europe que s’exerce leur antagonisme en Géorgie en l’occurrence, et cela après que les Etats-Unis, cherchant à satelliser l’Union européenne en augmentent les capacités – du moins le croient-ils – en s’installant politiquement et militairement sur des territoires qui furent soviétisés et dont Moscou attendait qu’ils forment un vaste et solide glacis protecteur. Dans le même temps, ils investissent la Russie afin d’en limiter la puissance politique et économique, Russie qu’ils rangent toujours dans le système rival, sinon encore – ou déjà – ennemi.
Que Moscou ait tendu un piège à Tbilissi ou que Saakachvili, soutenu par les Etats-Unis, armé par eux et par l’Etat d’Israël, ait jugé que la situation internationale (Jeux olympiques, élections présidentielles outre-Atlantique), était favorable à ses desseins concernant l’Ossétie du sud, a peu d’importance. Ce qui compte, c’est que le président géorgien a estimé que les Etats-Unis étaient assez engagés en Europe, aux frontières de la Russie, pour soutenir son coup de force. Rappelons qu’en novembre 2005, lors d’un référendum, 99 % de la population ossète avait voté l’indépendance et le rattachement à la Russie. Celle-ci, redevenue une puissance politique, grâce aux hydrocarbures et à Vladimir Poutine, supporte de plus en plus difficilement les provocations des Etats-Unis, substituant l’OTAN au Pacte de Varsovie sur la vaste portion d’Europe que l’URSS avait dominée. En outre, ces anciens soviétisés, désormais indépendants, manifestent leur hostilité à l’égard de l’occupant d’hier et, le redoutant encore, recherchent la garantie des Etats-Unis, confiants dans leur puissance militaire. Dans ce domaine, l’implosion de l’URSS a laissé à la Russie un désastreux héritage :
- Indépendance des pays baltes, de la Pologne, de la Russie blanche et de l’Ukraine (Il y eut une Russie kievienne), de la Géorgie, des républiques musulmanes ex-soviétiques d’Asie.
- Manœuvres des Etats-Unis pour exploiter à leur profit les hydrocarbures de la Caspienne et coûteux aménagements des oléoducs et gazoducs pour contourner les terres encore sous contrôle russe. Par exemple, l’oléoduc Bakou-Tbilissi, Ceyhan amenant le pétrole sur le littoral turc en traversant la Géorgie. Et le projet de gazoduc suivant le même trajet.
- Installation, au voisinage de la Russie, des composants (Radars, intercepteurs) d’un système anti-missiles en prétextant la facilité qu’aurait, un jour, l’Iran de lancer vers les Etats-Unis et l’Europe de l’ouest, des engins balistiques à ogive nucléaire (Les Etats-Unis ne pouvaient admettre l’implantation de missiles soviétiques à Cuba, d’où la crise de 1962). Et de même, on imagine mal l‘OTAN acceptant que Moscou utilise son enclave de Kalingrad comme plateforme de lancement de ses engins (cité par le professeur F.G. Dreyfus dans la Nef de Septembre 2008).
- Enfin, cherchant à prendre position face à la Chine, des contingents américains sont maintenant déployés près de la frontière de Chine, là où stationnaient des formations soviétiques.
En revanche, les immenses ressources de la Russie exercent un attrait dont elle est consciente, si bien qu’elle peut favoriser des minorités en quête de prospérité et de sécurité à se tourner vers la Fédération de Russie. A cet égard, Abkhazes et Ossètes sont un bon exemple. Invoquant un changement unilatéral de frontières, les Etats-Unis et l’Union européenne protestent.
Les gouvernements de ces Etats oublient le démantèlement de la Yougoslavie auquel s’étaient employés initialement M. Kohl et Genscher, suivis par Londres, Paris et Washington.
Ces gouvernements occidentaux sont mal placés pour invoquer le respect du droit international après ce qu’ils ont accompli dans les Balkans. Ils passent sous silence les inacceptables clauses d’un projet de traité présenté au Président Milosevic. Et c’est tout à l’honneur de celui-ci de l’avoir rejeté, bien que la manigance ait eu pour objet d’avoir un prétexte pour bombarder la Serbie (en mars 1999). Prenant le parti des Kosovars, près de 90 % d’entre en réclamant l’indépendance, ces mêmes gouvernements l’ont imposée en dépit de la Résolution 1244 de l’ONU qui avait réaffirmé la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo. Après de tels précédents, on se demande pourquoi les Ossètes – et les Abkhazes - à leur tour, n’auraient pas droit à l’indépendance. Et mieux encore, à la reconnaissance de cette indépendance comme celle dont bénéficie le Kosovo. « Une décision qui vise un changement unilatéral de frontières de la Géorgie est tout simplement inacceptable » avait déclaré, le 27 août dernier, le Président de la République. C’est pourtant ce qui a été fait – et approuvé par la France et la majorité des gouvernements – avec le Kosovo détaché de la Serbie. Le Président avait aussi rappelé « la nécessité du respect de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale de la Géorgie ». Certes, mais il semble que l’on se soit soucié comme d’une guigne de l’intégrité territoriale de la Yougoslavie, puis avec le Kosovo, de la Serbie. Madame Merkel dont le pays est à l’origine de la récente guerre des Balkans, estime aussi, qu’intolérable est l’atteinte à l’intégrité de la Géorgie. Et si les gouvernements des pays du Groupe de Shanghai, Russie mise à part, ont également affiché leurs réserves, en ce qui concerne la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie et de l’Abkhazie, c’est qu’ils tiennent aux situation nationales acquises dont ils sont les premiers bénéficiaires et qu’ils redoutent les minorités sécessionnistes qui pourraient, avec l’air du temps, se manifester dans leur pays respectif. C’est que le monde bouge. Il est même bouleversé de fond en comble par le gigantesque potentiel de production de la Chine, demain, de l’Inde également.
Encore un exemple : il est difficile de militer en faveur de l’indépendance du Tibet tout en défendant les « intégrités territoriales ». Ainsi, la politique vit aussi d’incohérences. Bousculés sont les solides principes comme « l’intégrité territoriale » des Etats, tels que l’Histoire les a façonnés et que les traités ont confirmé.
L’URSS a été un vaste empire divisé en républiques et régions jouissant d’une certaine autonomie. C’était la condition pour réunir dan un même Etat fédéral un aussi grand nombre de populations diverses. En revanche, le parti communiste, partout présent, mais dirigé par Moscou, formait en quelque sorte, le ciment nécessaire au maintien de la cohésion soviétique. Après l’implosion de l’URSS, les nationalités se sont manifestées, fondées, justement sur l’autonomie dont elles bénéficiaient et que les populations concernées entendaient conserver. C’était une forme de liberté, comme l’Ossétie du sud vient de le démontrer face à l’autorité belliqueuse du Président géorgien. Il y a là une difficulté pour Washington qui veut investir la Russie d’Etats forts tournés vers l’Union européenne et l’OTAN, c’est-à-dire, vers l’ouest.
A Paris, lors de la conférence des ambassadeurs, le Ministre des Affaires Etrangères, avait déclaré que des « sanctions contre la Russie étaient envisagées ». Pourtant, Monsieur Bernard Kouchner, partisan de l’ingérence humanitaire aurait dû, au contraire, remercier Moscou d’avoir mis un terme à l’agression menée par Monsieur Saakachvili. D’autant que le Président de la République, selon son ministre, « n’est pas partisan de couper les relations avec la Russie ».
Sur les quelque 260 millions que comptaient l’URSS il y a trente ans, cette union ne comprenait que 140 millions de Russes, c’est dire que Washington a encore un vaste champ d’action dans son entreprise d’affaiblissement du pouvoir de Moscou.
En ce qui concerne la crise géorgienne, il est remarquable que ce soit un journaliste américain, en l’occurrence, William Plaff, qui signe dans le « Herald Tribune » du 29 août, un article intitulé : La folie de Saakachvili. « Les Etats-Unis ont laissé Saakachvili et les Géorgiens flotter au vent après leur avoir dit qu’ils allaient appartenir à l’OTAN et contribuer à répandre la liberté dans le Caucase… », et plus avant, il avait écrit : « Ceci a été une affaire inepte et stupide, excepté pour les malheureux qui furent tués ou blessés, ou ethniquement « épurés » par une des parties durant les derniers jours et qui sont maintenant des réfugiés malheureux ». Aux Etats-Unis, les journalistes s’expriment librement et ne se privent pas de critiquer la politique étrangère de leur pays.
