Ces principes fondent son influence. Son attrait est fort. Malgré la montée en puissance d’importants pôles économiques tels que la Chine et l’Inde, et la déferlante économique, culturelle et linguistique américaine, chaque Sommet francophone voit de nouveaux pays frapper à la porte. Ils étaient 43 Etats et Gouvernements membres en 1986, lors du premier Sommet francophone à Versailles, ils sont 68 aujourd’hui. Un regard en arrière renvoie généralement au colonialisme ; ce regard fait encore des ravages, mais rien n’y fait : l’universalisme humaniste que porte la Francophonie conduit vers de nouveaux rivages. La Francophonie est devenue un pôle d’influence de notre planète mondialisée et ne peut donc être négligée.
Pour la première fois en France, cette « réalité oubliée » comme l’appelle le Secrétaire général de la Francophonie, le Président Abdou Diouf, ce « non sujet » de la diplomatie française, s’invite dans une campagne présidentielle. Les réponses des candidats au questionnaire [1] sur la Francophonie envoyé par le Groupe Phénix [2] ont été nombreuses. Plusieurs candidats ont pris position sur ce sujet au cours de leurs réunions publiques, sur la Toile et dans les médias comme le montrent les résumés ci-dessous.
La Francophonie deviendrait-elle une priorité pour les élites politiques françaises ?
Notons la coïncidence entre ce changement d’attitude et la revendication identitaire qui s’exprime dans le pays et devient un enjeu de la campagne présidentielle. L’identité française est en effet revendiquée à gauche comme à droite, certes avec des différences, mais en partageant l’essentiel : les valeurs qui fondent le modèle français. Beaucoup s’en étonnent. Rien de plus naturel pourtant, si l’on se souvient que, malgré ses erreurs, la France est toujours forte d’un message universaliste et d’une vision humaniste du monde.
Si les Français veulent que leur Nation reste debout et que leur identité ne s’affadisse pas face à la mondialisation, ils doivent retrouver la fierté de leur langue et de leurs valeurs. Cela entraîne la participation pleine et entière de la France et de ses dirigeants à la construction de la Francophonie, et à la relance d’une politique ambitieuse de diffusion linguistique et culturelle.
En effet :
- fierté de la langue, parce que :
- elle véhicule nos valeurs et notre vision humaniste de la mondialisation ;
- elle libère de l’obsession de la langue unique qui, sous prétexte d’efficacité, conduit à la pensée unique ;
- elle est enfin un atout pour que s’imposent le plurilinguisme et la diversité culturelle qui l’enrichit.
- nécessité de la Francophonie, parce que :
- son universalisme porte, à côté des valeurs de la civilisation universelle de Senghor, celles de la Révolution française ;
- elle partage, défend et diffuse les valeurs de l’autre mondialisation, la mondialisation humaniste ;
- elle ouvre la voie aux unions géoculturelles et montre ainsi au monde l’importance pour la paix du dialogue des cultures et des civilisations.
Dans ce contexte, il est apparu nécessaire de présenter les positions et engagements des candidats ci-après.
Réponses et Propositions des candidats :
Monsieur François BAYROU
Il préconise partout en Europe l’enseignement de deux langues étrangères. Il faut « que la France fasse ce qu’elle doit pour que le nombre de locuteurs en français dans le monde augmente et qu’étudier en France cesse d’être le parcours du combattant ». Pour le candidat, « être pour la diversité linguistique, c’est résister à l’obsession, sous prétexte d’efficacité, de la langue unique qui conduit à la pensée unique. Cela demande l’engagement de multiples acteurs : Etat, collectivités locales, société civile et ONG…Pour la Francophonie, le temps est venu de l’offensive.
De sommet en sommet francophones, la Francophonie, vouée au dialogue des cultures, et à la promotion des valeurs de liberté, de solidarité, de diversité et de dialogue, n’a cessé de progresser. Sur les pas du Président Senghor s’est construite une Communauté originale d’États et de gouvernements qui intervient et coopère pour la paix, la diversité culturelle et le développement. Ces valeurs sont celles que nous voulons défendre dans la mondialisation. » De plus, pour lui, « l’engagement européen de la France n’est pas contradictoire avec son engagement francophone », il faut que la France marche sur « ses deux jambes », en inscrivant pour ce faire « la construction de la Communauté francophone dans la Constitution française comme c’est déjà le cas pour la Construction européenne ».
Il veillera également à ce que la France, « en concertation avec les pays partenaires francophones et le Secrétaire général de la Francophonie, propose de nouvelles avancées pour la Francophonie ». En effet, pour lui, la Francophonie doit « être mise au rang des priorités de la politique étrangère de la France », car « elle répond au besoin mondial de dialogue interculturel et ses valeurs sont celles que réclame la mondialisation humaniste et que la France défend au niveau international ».
Monsieur Olivier BESANCENOT
Madame Marie-George BUFFET
Monsieur José BOVE
Madame Arlette LAGUILLER
Monsieur Jean-Marie LE PEN
De manière plus précise, Jean-Marie Le Pen entend « promouvoir la langue française dans le monde » par « une politique active de rénovation et d’implantation d’écoles et de lycées français à l’étranger qui sera conduite dans le cadre d’accords bilatéraux. ». Enfin, dans le même sens, il propose « d’augmenter les effectifs de chacune des Académies qui composent l’Institut de France, y compris l’Académie française ».
Monsieur Frédéric NIHOUS
Madame Ségolène ROYAL
Elle pense que « le monde a besoin de la francophonie, comme d’ailleurs d’un dialogue équitable entre toutes les langues et la culture », que « la francophonie est un élément d’équilibre » et qu’ « elle doit à ce titre être reconnue et renforcée ». Elle ne souhaite pas s’engager sur un catalogue de propositions concrètes faute d’un examen budgétaire préalable. Elle se déclare néanmoins attachée « à la préservation de la diversité culturelle telle qu’elle est définie dans la Convention de l’UNESCO tout récemment ratifiée par la France ».
Elle affirme que « la France […] c’est également une langue dont Fernand Braudel nous a enseigné la part qui est la sienne dans la construction de notre identité » et elle « souhaite une France qui parle dans sa langue, dans sa propre langue, au monde » avec « bien davantage » de personnes parlant français dans le monde, en 2050.
Elle précise : « la langue française doit préserver son caractère de langue de travail, d’échange et de recherche dans notre pays » et « nos fonctionnaires doivent s’exprimer dans leur langue dans les instances intergouvernementales ». Elle prône l’obligation, pour les jeunes Français de maîtriser, à la fin de leur scolarité, deux langues étrangères. Elle propose, dans son Pacte présidentiel, de « promouvoir la langue française dans le monde car elle a une histoire et une géographie, en renforçant les lieux de son expression et en réorientant notre système d’interventions culturelles à l’étranger ».
Monsieur Nicolas SARKOZY
Pour lui, « la politique en faveur de la langue est l’un des éléments essentiels d’une conception sereine et légitime de l’identité française ». Il la place « au cœur d’une vision ambitieuse de l’influence de notre pays dans le monde » : langue du droit, elle doit être plus présente en Europe et dans les instances internationales. Garante de l’usage du plurilinguisme, la France doit aussi incorporer « dans les manuels scolaires un volet francophone significatif », créer des « maisons de la Francophonie où les jeunes pourront toucher du doigt l’originalité des cultures francophones », et des chaires francophones dans l’enseignement supérieur. Pour lui, les « aires linguistiques » constituant des « espaces de solidarité », la Francophonie qui a montré la voie, facilitera […] le dialogue des cultures et conduira aussi la jeunesse française issue de l’immigration à trouver toute sa place au sein de la Nation.
« Nous avons le devoir pour nos enfants, pour l’avenir de la civilisation mondiale, pour la défense d’une certaine idée de l’homme, de promouvoir la langue française. Si je suis élu, je mettrai la francophonie au rang des priorités diplomatiques de la France. Je renforcerai le dispositif de l’action culturelle de la France à l’étranger et l’aide à la création, parce que c’est par la création que le Français rayonne ». « La diversité linguistique, c’est la condition de la diversité culturelle et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La langue n’est pas une marchandise, la langue n’est pas une technique. L’obsession d’une langue unique au prétexte de l’efficacité est un leurre qui masque les effets de domination de pensée unique dont la langue unique est l’antichambre ». « Je veillerai à ce que dans les entreprises installées sur le territoire français, la langue de travail soit le Français dès lors qu’il n’y a aucune nécessité économique ou commerciale qui oblige à s’exprimer dans une autre langue. Je me battrai pour que dans les instances européennes et à l’ONU le Français continue d’être employé. Ce sera une obligation absolue pour tout représentant de la France dans des organisations internationales ».
Se situant dans la droite ligne de Bourguiba, Diori et Senghor, le candidat propose d’aller de l’avant pour entrer résolument dans « la troisième Francophonie », tournée davantage vers le politique et l’économique, dans le contexte de la mondialisation. Quitte pour la France à accepter, du fait de l’élargissement de la Francophonie, un moindre poids au sein de ses institutions. La dimension économique de la Francophonie doit aussi être renforcée par exemple en dynamisant les industries culturelles.
Monsieur Gérard SCHIVARDI
Madame Dominique VOYNET
D’une part, elle ne veut pas faire respecter intégralement l’art. 2 de la Constitution, introduit en 1992 : « La langue de la République est le français », ni interdire à toute entreprise d’imposer à ses salariés recrutés selon le droit français d’utiliser une autre langue que le français. Elle ne ferait pas prendre de sanctions contre les fonctionnaires français qui n’utilisent pas le français dans les organismes internationaux où il est langue de travail, même si l’Europe ne doit pas pratiquer le monolinguisme anglais.
Elle refuse de placer sur le même plan la construction de l’Europe et celle de la Francophonie. L’inscription de la construction francophone dans notre Constitution n’est pas prioritaire à ses yeux.
Tout cela est à rapprocher de ses positions antérieures sur le rôle en Europe des régions et des langues régionales et minoritaires. D’autre part, elle souhaite faire du dialogue des cultures une priorité de la mondialisation, notamment par l’action des institutions mondiales ou régionales, et par celle des ensembles géoculturels spécifiques, telle la Francophonie.
Pour elle, le multilinguisme – la connaissance à égalité d’au moins deux langues étrangères – est indispensable au maintien de la liberté dans la mondialisation.
Monsieur Philippe de VILLIERS
Pour lui, la Francophonie doit avoir un contenu non seulement linguistique, mais encore politique, s’« affirmer comme un partage, une solidarité entre nations et personnes de niveaux de vie et de couleurs différents ». Solidarité notamment par l’aide au co-développement des pays francophones moins développés, à l’image de l’action du département de la Vendée au Bénin. Pour lui encore, « la langue française est la langue du non-alignement, la langue de tous les pays qui ne veulent pas s’aligner sur les puissants du jour ».
Est prioritaire à ses yeux « la création d’une banque des terminologies françaises, notamment dans la sphère des sciences et des techniques ».
Il souligne qu’« il y a urgence à imposer en France l’obligation du français comme langue de travail effective dans les entreprises et les administrations ».
Au nom du Groupe Phénix :
Michel GUILLOU, Pascal CROIZER, Joël JALLAIS, Pierre GENY, Françoise MARTIN, Serge ARNAUD, Jean BENETEAU, Claude LEBRUN, Albert SALON.
[1] Ce questionnaire a été envoyé en copie à l’ensemble des députés et sénateurs.
[2] Le Groupe Phénix regroupe des personnalités (hauts fonctionnaires, universitaires, élus, représentants associatifs, chefs d’entreprises).
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