Revenons aux monnaies. Le dollar et l’euro ne sont pas les seules monnaies existantes. Comment se comportent par rapport au dollar et à l’euro les autres grandes monnaies mondiales ? Si la plupart se comportent comme le dollar, c’est-à-dire gardent avec le dollar un rapport de valeur à peu près stable, on pourra dire que le dollar est fixe, et que c’est l’euro qui monte. Si au contraire la plupart se comportent comme l’euro, on pourra dire que c’est le dollar qui dégringole. Notre repère, faute de mieux, ce sera le comportement dominant des principales monnaies.
- parmi les monnaies européennes, la livre sterling, le franc suisse, le rouble russe ;
- parmi les grandes monnaies mondiales, le yen japonais, le yuan chinois, la roupie indienne, le real brésilien ;
- et bien entendu les deux monnaies que nous cherchons à tester, le dollar US et l’euro.
Cela fait 9 monnaies dont nous avons souhaité examiner comment elles évoluent les unes par rapport aux autres.
La période de référence retenue pour cet examen commence avec l’année 1998, première année de l’euro. Nous avons pris janvier 1998 comme moment de référence. Par convention, nous avons attribué un indice de valeur 1 à tous les taux de change des monnaies retenues avec l’euro en janvier 1998. Si la valeur d’une monnaie par rapport à l’euro ne change pas après 1998, autrement dit si son taux de change par rapport à l’euro ne se modifie pas, cette monnaie garde sa valeur indicielle de 1. Si chemin faisant, elle perd le quart de sa valeur par rapport à l’euro, nous dirons que son indice a été ramené à 0,75. Si cette valeur par rapport à l’euro augmente de 20 %, nous dirons que sa valeur indicielle atteint 1,2.
Bien entendu, l’euro garde indéfiniment une valeur indicielle de 1, puisque, mesurée en euros, la valeur de l’euro reste toujours égale à 1 !…
L’ensemble de ces conventions nous conduit au graphique n° 1.
On remarque que, pendant une première période, de 1998 à 2000 ou 2002, certaines monnaies grimpent au-dessus de l’euro, d’autres baissent par rapport à lui. Le rouble se singularise par une baisse catastrophique de 1998 à 1999, où il perd plus de 70 % de sa valeur par rapport à l’euro, ayant été pris dans la tourmente de la grave crise du sud-est asiatique de cette époque. Toutefois il se stabilise à partir de 1999. De même, le real brésilien est en pleine baisse, qu’il poursuivra encore jusqu’en 2003. Mais les autres monnaies, y compris le dollar américain, sont dans une période de hausse plus ou moins groupée par rapport à l’euro. Si l’on considère que les cas du rouble et du real sont vraiment atypiques, on est amené à conclure que, pendant cette période, c’est l’euro qui baisse plutôt que le dollar qui monte, l’évolution de celui-ci étant en bonne compagnie, l’euro étant plutôt en queue de peloton.
Mais par la suite, c’est l’inverse qui se produit. L’espèce de couloir sinueux ou serpent dans lequel les monnaies fluctuent de façon plus ou moins groupée s’infléchit nettement vers le bas, se mettent donc à baisser par rapport à l’euro, et cette tendance se poursuit jusqu’à maintenant. Et le dollar se trouve nettement parmi les monnaies dont la tendance s’infléchit ainsi.
Pour mieux percevoir ces deux périodes contrastées, le lecteur se reportera au graphique n° 2. Dans ce graphique, en janvier 2002, considéré comme la limite entre les deux périodes, on a changé les indices et remis tous les compteurs à la valeur de 1, comme on l’avait fait pour 1998 dans le graphique n° 1. Cette fois donc, les échelles de valeur sont dédoublées. La première est retenue pour la période 1998 à 2002, la deuxième pour la période 2002 à aujourd’hui.
Grâce à ce truc de présentation, on remarque de façon nette que si, au cours de la première période, l’euro se retrouve en queue de peloton (encore une fois le real et le rouble étant mis à part), au cours de la deuxième au contraire, l’euro s’est valorisé par rapport à toutes les autres monnaies retenues, sans exception (ou, si vous préférez, que toutes les autres monnaies ont perdu de la valeur par rapport à l’euro).
La deuxième remarque est que le dollar US est, de toutes les monnaies retenues, celle qui s’est dévalorisée le plus par rapport à l’euro. On peut formuler encore ce constat en disant que le dollar s’est dévalorisé par rapport à toutes les monnaies retenues. De janvier 2002 à août 2008, le dollar a perdu 43 % de sa valeur mesurée en euro, son indice n’est plus que de 0,57. L’intervalle entre 1 (l’euro) et 0,57 (le dollar) représente l’échelle à l’intérieur de laquelle toutes les monnaies retenues se situent à la date d’août 2008.
Par exemple le yuan chinois atteint à la même date l’indice 0,69. Cela veut dire qu’en dépit des plaintes américaines relatives à la sous-évaluation du yuan par laquelle la Chine ferait une concurrence déloyale aux Etats-Unis par le biais de la politique monétaire, il reste que le yuan s’est revalorisé par rapport au dollar de 21,2 % au cours de la période étudiée. Même en prenant comme référence l’ensemble de la période 1998 à aujourd’hui (graphique 1), le yuan s’est sensiblement valorisé par rapport au dollar. L’Europe serait mieux placée pour se plaindre du yuan, qui s’est dévalué de 31,4 % par rapport à l’euro de 2002 à aujourd’hui !
Revenons au graphique n° 2. Les différentes monnaies se situent plus ou moins haut sur l’échelle graduée. On peut distinguer des monnaies qui ont eu tendance à suivre plutôt l’euro que le dollar - leur évolution est plus proche de la courbe de l’euro que de celle du dollar – et des monnaies qui ont eu tendance à suivre plutôt le dollar – leur évolution est plus proche de la courbe du dollar que de celle de l’euro. Parmi celles qui ont eu une évolution ressemblant plus à celle du dollar qu’à celle de l’euro, on trouve, par ordre croissant de ressemblance avec le dollar :
- le rouble russe (0,75) ;
- le yen japonais (0,69) ;
- le yuan chinois (0,69) ;
- la roupie indienne (0,65).
Parmi les monnaies qui ont eu une évolution ressemblant plus à celle de l’euro qu’à celle du dollar, on ne trouve dans notre collection de monnaies retenues pour notre exercice que le franc suisse (le cas du real brésilien, qui semblerait à première vue se rattacher à ce groupe présente un parcours atypique qui nécessite quelques commentaires spécifiques).
Une monnaie se trouve être presque exactement à équidistance de l’euro et du dollar, c’est la livre sterling (0,77).
Quant au real brésilien, s’il se trouve en fin de période à une valeur indicielle beaucoup plus proche de celle de l’euro que de celle du dollar (0,87), on remarquera que c’est après des sinuosités dans son évolution qui placent cette monnaie vraiment à part de toutes les autres. En effet, toutes les autres, malgré quelques irrégularités de leur courbe, témoignent d’une constance dans l’orientation générale de leur évolution depuis janvier 2002. Celles qui ressemblent le plus à l’euro en fin de parcours y ont ressemblé le plus pendant toute la période, et celles qui ressemblent le plus au dollar à la fin y ont ressemblé le plus également pendant toute la période. Sauf en 2003, l’euro occupe toujours la position la plus haute, le dollar toujours la plus basse. Sauf en 2003, le franc suisse occupe toujours la 2e position. La livre sterling occupe constamment la 3e position.
Le real brésilien est le seul à échapper à cette régularité. Il commence la période par une dévalorisation très forte, beaucoup plus forte que le dollar. Puis de 2003 à 2005, il remonte nettement par rapport au dollar, mais reste pratiquement stable par rapport à l’euro. Serait-ce le signe d’un ralliement brésilien à l’euro ? Non, car à partir de 2005, c’est par rapport à toutes les monnaies de l’échantillon, y compris l’euro, que le real effectue une remontée spectaculaire. Une telle remontée ne semble guère explicable sans une volonté politique de monnaie forte. Tel est bien le cas : le Brésil réputé "progressiste" a une politique monétaire de rigueur extrême applaudie par Wall Street et le Fonds monétaire international.
Si l’on se réfère aux monnaies autres que l’euro et le dollar, qui ont toutes eu une évolution intermédiaire entre celles de ces deux devises, on doit conclure que c’est à la fois et en partie le dollar qui baisse et l’euro qui monte. En quelque sorte le "centre de gravité monétaire" des pays sélectionnés se trouve entre les deux. Mais si l’on s’aperçoit en outre que la plupart des monnaies se rapprochent plus de l’évolution du dollar que de celle de l’euro, on pourrait être amené à conclure que l’euro a monté plus que le dollar n’a baissé.
Tout le monde parle de cette baisse continuelle du dollar qui perturberait de façon déloyale les échanges commerciaux des autres pays. Le dollar baisse, et ce sont les autres pays qui trinquent. Ce n’est certes pas faux. Mais il serait temps de remarquer aussi la hausse continuelle de l’euro, de nature à perturber les échanges commerciaux de l’Europe elle-même. L’euro monte, et ce sont les pays européens qui trinquent. Ne cherchons pas toujours les torts à l’autre bout du monde !
Certains contesteront ce diagnostic, arguant que les échanges commerciaux de l’Europe sont excédentaires ou équilibrés. Voyons donc comment a évolué ces dernières années la balance commerciale des pays européens, spécialement celle de l’eurozone (voir graphique n° 3). Nous prendrons comme référence l’eurozone à 12 Etats participants. Certes l’euro a commencé d’abord avec 11 pays le 1er janvier 1998. Mais la Grèce rejoignant le groupe à partir du 1er janvier 2001, l’eurozone est restée à 12 pendant 6 ans, jusqu’au 1er janvier 2007, date à laquelle la Slovénie est entrée à son tour dans le club (eurozone à 13), suivie le 1er janvier 2008 par Chypre et Malte (eurozone à 15). Ainsi, pour notre étude, c’est l’eurozone à 12 qui est la plus représentative.
L’arrivée de l’euro en 1998, d’abord seulement bancaire, se traduit par une dégradation très rapide de la balance commerciale de l’eurozone. Elle est passée d’un excédent des exportations sur les importations de 9,55 % en 1998 à un déficit de 2,08 % en 2000. Mais elle s’est redressée là encore en deux ans, de sorte qu’en 2002, première année de l’euro avec billets et pièces, l’excédent en pourcentage a été supérieur à celui de 1998, atteignant 10,06 %. En revanche, de 2002 à aujourd’hui, c’est une dégringolade quasi continue, un premier exercice déficitaire apparaissant en 2006, puis de nouveau en cette année 2008, du moins au vu des résultats connus des premiers mois de ce dernier exercice.
Si l’on compare, période pour période, les graphiques n° 1 ou 2 avec le graphique n° 3, on s’aperçoit que 2002 est aussi la dernière année où l’euro ne se singularise pas par une montée de sa valeur par rapport à toutes les autres monnaies, certaines d’entre elles, notamment le dollar, mais aussi le yuan chinois, la livre sterling, le franc suisse, étant en hausse par rapport à l’euro. L’euro n’étant donc pas surévalué à cette époque, on comprend que la balance commerciale de l’eurozone, malgré un soubresaut, soit alors restée favorable.
Au contraire, 2002 marque le début de la période au cours de laquelle l’euro a monté par rapport à toutes les autres monnaies de l’échantillon, et tout particulièrement par rapport au dollar américain. Dans le même temps, la balance commerciale de l’eurozone se dégrade continûment pendant la même période.
Faut-il voir dans ces constats de simples hasards ? Hasards qui, en tout cas, sont conformes à ce que la logique des mécanismes économiques pouvait laisser prévoir !
D’aucuns objecteront encore que certains pays, notamment l’Allemagne, ont su garder une balance commerciale fortement excédentaire en dépit de la prétendue surévaluation de l’euro. Si la France ou l’Italie sont déficitaires, ces pays ne doivent-ils pas mettre en cause leur incapacité à gérer correctement leur économie, là où d’autres pays comme l’Allemagne y arrivent très bien ?
Mais ici, il faut faire intervenir une autre distinction. Il y a le cours de l’euro à l’égard des autres monnaies, et il y a le cours de l’euro d’un Etat membre par rapport à l’euro d’un autre Etat membre. Expliquons-nous. Pour un pays, entrer dans le système de la monnaie unique, c’est accepter de ne jamais plus pouvoir dévaluer par rapport aux autres pays de l’eurozone. Or, là encore, il y avait certainement des raisons structurelles aux fréquentes dévaluations de certaines monnaies nationales avant la création de l’euro. Ces raisons continuent à jouer en dépit de la fixation définitive des parités. Mais comme la dévaluation est devenue impossible, l’économie se venge en creusant les déficits commerciaux.
Ce phénomène est particulièrement patent dans le cas de la France. En effet, il y a lieu de remarquer que la France a un commerce fortement déficitaire avec les pays de l’Union européenne, alors qu’il reste – très modestement – excédentaire avec les pays extérieurs à l’Union européenne. La vérité est qu’il faudrait que le franc français dévalue par rapport au deutsche mark, mais comme il n’y a plus ni franc français ni deutsche mark, il faut prévoir que la France s’enfoncera encore davantage dans le déficit commercial.
D’ailleurs, la France n’est pas le seul pays a présenter à la fois un excédent dans son commerce avec les pays extérieurs à l’Union et un déficit avec les pays de l’Union. Sont aussi dans ce cas : l’Autriche, le Danemark, la Finlande, Malte, la Slovénie, la Suède. Mais la France est de loin le pays le plus important à souffrir d’une telle situation.
L’euro a pour le commerce extérieur des Etats de l’eurozone un double effet pervers. Par sa surévaluation externe, il perturbe les échanges avec les pays extérieurs à la zone euro. Par l’impossibilité pour un pays de l’eurozone de dévaluer, il perturbe le commerce entre les Etats de l’eurozone. Mais alors que le premier vice pourrait être corrigé par une politique monétaire différente, le deuxième est intrinsèque au système de la monnaie unique, et ne pourrait être corrigé que par sa suppression.
Septembre 2008,
Romain ROCHAS, Chef de division honoraire de la Cour des comptes européenne
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Est-ce le dollar qui descend ou l’euro qui monte ? Par Romain Rochas
Graph 1 Progression des monnaies par rapport à l’euro Excel.xls