En attendant, les réserves existantes font l’objet de prospections et de mises en exploitation qui viennent perturber les marchés traditionnels gérés par l’Opep et plus ou moins contrôlés jusqu’ici par les Etats-Unis. C’est ainsi que les exportations russes viennent de dépasser celles de l’Arabie saoudite (7,4 millions de barils/jour (mbj) contre 7 au 2ème trimestre 2009), cette dernière dont les capacités sont de 12 mbj étant tenue de respecter les baisses de production décidées en 2008 par l’Opep pour faire face à l’effondrement des prix tombés à 32,4 dollars le baril en juillet 2008. N’étant pas membre de l’organisation, la Russie n’est pas tenue par ces décisions, mais elle fait son bénéfice de la hausse des prix qui en résulte.
Deux autres membres du BRIC, le Brésil et la Chine, tirent également leur épingle du jeu. A l’initiative exclusive de la société Petrobras dont l’Etat détient 55 % du capital, le Brésil a découvert en 2007 d’importants gisements de pétrole et de gaz au large de ses côtes que d’aucuns qualifient de gigantesques, de l’ordre de 60 à 100 milliards de barils. Ces gisements, situés à 200 kilomètres de ses côtes et entre 5000 et 7000 mètres de profondeur, s’étendent sur 800 kilomètres. Leur particularité est d’être recouvert d’une couche de sel de 2000 mètres facilement pénétrable, de sorte que les forages entrepris ont été pratiquement couronnés de succès à 100 %. Du coup, considérant le surcroît d’indépendance résultant pour le pays de ces découvertes, le gouvernement a écarté toute concession à des pétroliers étrangers et s’est déclaré seul propriétaire des gisements. Petrobras en sera l’opérateur privilégié. La gestion des réserves brésiliennes sera d’autre part assurée par une nouvelle entreprise publique, Pétrosal. Enfin, les dividendes du pétrole et du gaz permettront à l’Etat de financer un Fonds social dédié en priorité à l’éducation, à l’innovation scientifique et à la lutte contre la pauvreté, trois domaines conditionnant le développement du pays.
La Chine de son côté pousse ses avantages sur le continent américain au Canada. Profitant de l’amélioration de ses relations avec ce pays et de la détérioration de celles qu’il entretient avec les Etats-Unis qui boudent, depuis l’élection d’Obama, le pétrole canadien extrait des sables bitumeux de l’Alberta, la Chine, par l’intermédiaire de PetroChina, vient de prendre une part majoritaire de 60 % dans deux projets du groupe pétrolier canadien Athabasca Oil Sands, MacKay River et Dover, dont les réserves sont estimées entre 5 et 7 milliards de barils. Leur relative modestie ne doit pas cacher l’intérêt grandissant que la Chine marque, malgré le coût énorme des investissements nécessaires, pour l’exploitation des sables bitumeux canadiens qui représentent les secondes réserves pétrolières du monde après l’Arabie saoudite (175 milliards de barils).
Ainsi se manifestent, dans le domaine des énergies fossiles, pétrole et gaz, notamment pays émergent par pays émergent (demain, ils ne se limiteront pas aux BRIC), des volontés de s’affranchir de la gestion monopolistique qu’imposaient à leur avantage exclusif, au besoin par la violence armée, les Etats-Unis et leurs majors. D’une certaine façon, il s’ébauche là une forme de multipolarité déterminante sur le plan économique, qui, le développement de ces pays émergents aidant, remettra tôt ou tard en cause l’hégémonie de l’hyperpuissance. On se prend à rêver de voir la France soutenir cette évolution, le partenariat bien venu avec le Brésil pouvant servir de modèle.
1bis. La course au lithium
D’autres batailles s’annoncent dans le domaine de la production d’énergie. En particulier celle du lithium, le plus léger des métaux, qui est comme on sait à la base de la fabrication des batteries qui équiperont les futures voitures électriques. La Bolivie et le Chili en sont les deux pays producteurs les plus importants. Le précieux métal est extrait de la saumure des plaques de sel qui forment la Salar d’Uyuni en Bolivie et la Salar d’Atacama au Chili. Ce dernier site fournit déjà près de 40 % de la production mondiale alors que la Bolivie, qui disposerait du tiers des réserves mondiales, n’en est qu’au début de l’exploitation du gisement avec la construction d’une usine pilote dont la production devrait débuter en janvier 2010 avec un objectif à terme de 40 tonnes. Les Boliviens cependant n’entendent pas se laisser dépouiller de cette richesse potentielle par des compagnies étrangères. La Bolivie ayant nationalisé ses ressources minières par la voie constitutionnelle, l’extraction du lithium ne pourra s’y faire que par une usine appartenant à 100 % à l’Etat bolivien. Pour le président Morales : « Cette activité doit servir l’industrialisation du pays. Il faut que se développe autour de l’extraction du lithium une vraie filière industrielle de construction de batteries et de voitures électriques ».
En prenant cette position malgré les difficultés de financement du projet, la Bolivie s’aligne sur les autres pays d’Amérique du Sud qui veulent disposer de leurs matières premières en toute propriété, de même que le Brésil s’agissant de son pétrole. Il reste que la récente décision américaine d’implanter des bases militaires dans ce pays n’est sans doute pas étrangère à la présence du mirifique et stratégique métal. De même, la Chine qui tire 13 % de la production mondiale du lithium du Tibet trouve certainement là une raison supplémentaire de s’intéresser à cette contrée et d’y rester. A suivre …
2. Echec à la logistique américaine en Afghanistan
On se rappelle les événements de l’année 2008 qui avaient vu les convois d’approvisionnement de la coalition occidentale en Afghanistan soumis à des attaques tout au long du trajet qui relie à ce pays le port de Karachi, au Pakistan, où étaient débarqués matériels, munitions et carburants. Ces attaques étaient menées avec des effectifs de plus en plus nombreux, recrutés dans les zones tribales pachtounes à cheval sur la frontière afghan-pakistanaise. Au cours de l’été 2008, l’attaque de deux dépôts de l’Otan à Peshawar, sur la ligne de communication stratégique qui relie le port de Karachi à Kaboul par la passe de Khyber, menée par plusieurs centaines de combattants, avait mis en évidence le caractère de plus en plus préoccupant de cette nouvelle vulnérabilité du corps expéditionnaire, d’autant qu’elle avait été effectuée en l’absence de toute réaction de la police pakistanaise et qu’elle avait été suivie dès le lendemain de la destruction dans les mêmes zones tribales d’un convoi de 100 véhicules.
Or on peut douter aujourd’hui de la sécurisation de ces itinéraires de remplacement au vu du dernier exploit des Talibans dont un commando à réussi récemment à s’emparer de deux camions-citernes sur l’axe routier reliant la frontière tadjike à la ville afghane de Kunduz. Conduits dans une zone sous contrôle taliban, il semble qu’ils se soient embourbés à la traversée d’un gué, d’où la « réquisition » par les Talibans, pour les sortir de là, de civils qui seront victimes avec eux d’une frappe américaine ayant pour objectif la destruction des véhicules. L’affaire a fait grand bruit en raison du très grand nombre de victimes, mais l’éventualité de l’emploi de ces camions-citernes et de leurs pleins pour de grands attentats pouvait légitimer cet acte de guerre.
Ce qu’il faut retenir de cet événement, c’est la confirmation de la capacité des Talibans et de leurs alliés d’agir sur l’ensemble du territoire afghan et non seulement dans des zones circonscrites. Il montre aussi qu’il serait très imprudent de leur dénier toute intelligence stratégique. Ils ont certainement parfaitement intégré la situation d’enclavement qui caractérise l’Afghanistan et on ne peut douter qu’ils savent et sauront l’exploiter.
Il y a donc là une importante contrainte supplémentaire, bien réelle, qui oblige sans doute à reconsidérer à la baisse les objectifs que la coalition occidentale s’était donnés en Afghanistan, tant en contenu qu’en durée. En prendre conscience et en tirer les conclusions est de toute évidence urgent et nécessaire si l’on veut éviter tout revers aussi bien militaire que politique qui ne ferait qu’augmenter encore davantage la vulnérabilité de l’Occident aux attaques des extrémistes.
3. L’otage de Norfol
Signe concret du retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan, le général d’armée aérienne Stéphane Abrial vient de prendre à Norfolk (Etats-Unis) le commandement allié dit de la Supreme Allied Commander Transformation (SACT). Il y succède au général américain Mattis. Créé en 2003, le SACT est chargé de redéfinir les missions de l’organisation (à quelles menaces devra-t-elle faire face et dans quelle zone de responsabilité, hors d’Europe en particulier) et d’en programmer les futurs armements de ses membres.
La carrière du général Abrial, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air, passé par l’Elysée et Matignon, répond de ses compétences professionnelles à occuper un tel poste, y compris dans ses aspects politiques. Pour les Américains, c’est presque l’un des leurs : il a participé à leurs côtés à la première guerre du Golfe à la tête de la 5ème escadre de chasse d’Orange et il est diplômé de leur Air War College.
Une double réserve pourtant s’impose. D’une part, cette nomination intervient à un moment où le concept même de transformation, considéré dans les excès technologiques auxquels il a conduit sans pour autant toujours satisfaire les besoins opérationnels, et cela à des coûts de plus en plus budgétairement insupportables, est remis en cause, en France notamment où les missions relevant des forces terrestres sont redevenues la préoccupation première (l’homme avant la technologie) ; d’autre part, il est bien certain que, d’une façon ou d’une autre, compte tenu des enjeux, le SACT restera sous tutelle américaine et qu’il gardera pour principal objet d’imposer aux pays partenaires des Etats-Unis les normes de ces derniers en matière d’armements au prétexte d’assurer la meilleure interopérabilité entre forces alliées. Pour acceptable qu’il soit en théorie, l’argument relève en fait d’une stratégie américaine constante qui vise à éliminer la concurrence des industries d’armement européennes, beaucoup moins en retard sur le plan technologique que leurs détracteurs s’emploient à le faire croire, et par conséquent, en particulier, à les empêcher d’exporter, ce qui conditionne économiquement leur compétitivité.
Poussée jusqu’au bout, cette logique normative a en effet déjà conduit certains pays européens à donner la préférence à l’acquisition de matériels américains plutôt qu’à faire fabriquer les leurs par leurs industries nationales ou en association avec celles d’autres pays de l’Union Européenne (UE). On se souvient de l’achat par la Pologne d’avions de combat F 16 financé sur des aides de l’UE. Actuellement plusieurs pays européens, avec en tête le Royaume-Uni, participent au programme du chasseur américain de nouvelle génération F 35 au détriment de l’industrie aéronautique européenne et sans pour autant être assurés que leurs avions seront équipés des mêmes systèmes d’armes que ceux réservés par les Américains à l’équipement des leurs. Cette escroquerie majeure, car il s’agit bien de cela, passe assez mal d’ailleurs auprès de plusieurs parlements européens, mais les Américains ont ainsi réussi à faire financer par ces « clients » une bonne part des coûts de leur programme. En même temps, ils ont privé les industriels européens des moyens d’engager un programme similaire, les poussant vers l’abandon de leurs productions militaires. CQFD !
Penser que l’arrivée à la tête du SACT d’un général européen changera la donne est s’illusionner gravement. Il n’est là que pour cautionner, en la prenant en charge au nom des Européens, la stratégie américaine développée depuis sa création par ce commandement … effectivement « suprême ». Il ne saurait être en somme que l’otage du complexe militaro-industriel américain, lequel ne manquera pas à cet effet d’exploiter son attirance pour les nouvelles technologies.
