Mais, voici que l’économie, substituée à la stratégie, situe à nouveau une sorte de « pivot » du monde au centre de gravité de ces trois puissances de la zone euro asiatique, Chine, Inde, Russie. En l’occurrence, le « pivot » économique est élargi vers le Sud de la zone Asie-Pacifique par le poids de l’Inde en s’étendant bien au-delà du « donjon » stratégique évoqué par Mackinder.
Cette nouvelle primauté géo économique est le fait des deux peuples milliardaires en vies humaines, à leur formidable potentiel de production, d’une part, et des ressources énergétiques – pour encore un demi siècle – et des matières premières que recèlent les 17 millions de kilomètres carrés de l’immense Russie, d’autre part. D’un côté, près de la moitié de la population mondiale et, de l’autre, les apports de l’espace national le plus étendu au monde.
Avant-hier la richesse du sol en surface (par exemple celle de la France agricole), hier le charbon et le fer qui contribuaient à la puissance de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, accordaient la primauté à des nations de faible étendue, à la population numériquement mesurée. Aujourd’hui, à nouveau, comme au temps des premiers empires eurasiatiques, ce sont les grands nombres – espace, habitat – qui l’emportent.
Non seulement le travail des populations de la « zone pivot » améliore leur sort, mais elles ont une telle capacité de transformation de la matière en biens d’équipement et de consommation que leurs gouvernements prospectent le reste du monde pour s’y procurer les ressources, qui, à l’intérieur, font défaut à un potentiel de transformation aussi exigeant.
Et, ce faisant, ils soutiennent les économies locales, si bien que le FMI constate à la fois, avec satisfaction, la croissance – inattendue – des pays émergents, riches en matières premières, et avec inquiétude le déclin économique des « anciennement industrialisés ». Ainsi alimentée, la gigantesque machine à produire d’Asie-Pacifique, aux bas salaires, mine les économies occidentales des pays à hauts salaires, qui ne peuvent soutenir une telle concurrence.
Pour les mois prochains, si les experts du FMI créditent la Chine d’une croissance comprise entre 10 et 11 %, l’Inde dépassant 8 % et la Russie 6.5 %, ces moteurs de la nouvelle économie mondiale décident donc de l’activité de nombreux pays, hier péniblement émergents, qui afficheraient demain des taux de croissance élevés. C’est, par exemple, le cas de l’Angola (14,3 %), du Soudan (12,1 %), du Ghana et du Congo (6 %), tandis qu’en Asie le Pakistan et le Bangladesh avec 6,2 % témoignent d’une bonne santé économique. Mais les énergies fossiles du bassin de la Caspienne permettent des taux de croissance encore meilleurs en Azerbaïdjan (25,6 %), Turkménistan (9 %), Kazakhstan (8,3 %).
Il est prévu une semblable euphorie en Europe de l’est. Libérée du poids de l’économie planifiée à la soviétique, et aussi la manne communautaire aidant, elle développe ses économies nationales. Bien que s’appauvrissant les « anciennement industrialisés » d’Europe contribuent à l’essor de leurs voisins. C’est ainsi que les pays baltes auraient une croissance moyenne proche de 10 %, la République tchèque et la Slovaquie plus de 6 %, la Biélorussie 7 %. En contrepartie la prochaine année serait celle de l’anémie des économies des puissances hier majeures. Outre-Atlantique, les Etats-Unis en seraient à 1,9 % moins même que la zone euro (2 %) dans laquelle l’Italie (1,3 %) et la France (1,9 %), l’Allemagne avec 2 %, font piètre figure. En revanche, hors de la zone euro, et le pétrole de la mer du nord aidant, la Grande-Bretagne atteindrait encore une croissance de 2,3 % soit, en gros, la moitié de la croissance moyenne mondiale. Ainsi, les « anciennement industrialisés » (Japon compris avec 2,7 %) plongent, tandis qu’émergent les émergents, essentiellement grâce aux activités nouvelles de la Chine et de l’Inde, d’une part, de la rente pétrolière, d’autre part. C’est donc la conjonction du travail faiblement rémunéré, d’une part, et de la production et de la vente des hydrocarbures d’autre part, qui façonnent la nouvelle économie mondiale. En nous limitant à évoquer des ordres de grandeur, disons que sur les quelque 53.000 milliards de dollars que gèrent les institutionnels de la planète, le sixième environ est constitué par les réserves de change de certains pays (de l’ordre de 5500 milliards de dollars) et par les « ressources disponibles pour l’investissement » (3000 à 4000 milliards, selon les diverses appréciations).
Ces « ressources disponibles » sont les fameux Sovereign Wealth Funds (S.W.F.) selon la désignation anglo-saxone, fonds dits « souverains » parce qu’ils sont détenus par certains Etats auxquels l’investissement, plus particulièrement à l’étranger, devrait fournir les ressources que l’épuisement des hydrocarbures est en train de tarir. (En valeur, 70 % de ces fonds ont pour origines le pétrole et l’augmentation de son coût, la production à salaires faiblement rémunérés de la Chine lui ajoutant sa part).
Ces « fonds souverains » sont, à la fois, appréciés et redoutés. Appréciés par les entreprises étrangères qui en bénéficient en tentant de survivre à la concurrence de la production à bon compte des nations milliardaires en vies humaines. Ces entreprises sont, en général, celles des « anciennement industrialisés » à la main d’œuvre coûteuse, mais à haute productivité. En échange de leurs matières premières, bien des pays en voie de développement, notamment en Afrique, en profitent également.
Dans une étude précédente intitulée « Puissance financière et pouvoir économique des masses » les diverses participations des « fonds souverains » dans les entreprises des « développés » avaient été énumérées, sans prétendre à l’exhaustivité, le processus étant en cours. C’est ainsi, par exemple, que le rayonnement financier de l’Emirat de Dubaï ne cesse de s’étendre et que, tout récemment, il a décidé d’investir dans la puissante banque HSBC et aussi dans un établissement bancaire indien.
Tous ces gouvernements se sont donné une « cagnotte » destinée, fort légitimement, à créer des activités rémunératrices remplaçant la rente pétrolière. C’est aussi bien l’obsession de la Norvège et de la Russie que des producteurs d’hydrocarbures du Moyen-Orient et, en ce qui concerne la Chine, l’objectif est d’investir là où se trouvent les matières premières nécessaires à faire tourner sa « gigantesque machine à produire ».
Ainsi, l’argent disponible en abondance bouleverse-t-il les économies nationales. Voici, par exemple, les Emirats arabes unis, le Koweït et Singapour, dont la population totale n’atteint pas 7 millions, vivant sur moins de 100 000 kilomètres carrés, mais détenant près de 1200 milliards de dollars de fonds disponibles, soit près de la moitié de la valeur des sociétés cotées à la bourse de Paris.
Investissant partout et dans toutes les activités rémunératrices, ces fonds d’Etats, – y compris de petits Etats – suscitent des réactions défensives, souvent vaines d’ailleurs d’autant que le domaine des sociétés présentant un intérêt stratégique national s’amenuise de jour en jour, l’économie de marché triomphante exerçant ses ravages aux dépens du pouvoir des Etats.
Essayant de minimiser le péril, au moins partiellement, les pays développés, cibles de ces fonds d’Etat, cherchent en échange, à s’ouvrir les marchés de leurs détenteurs. Mais, Chine mise à part, ceux-ci ne représentent que des marchés restreints.
Sur les démocraties à l’occidentale, la Chine a l’avantage de pouvoir pratiquer une politique autoritaire de « réel patriotisme économique » et de placer ainsi ses fonds souverains, et ses réserves de change, au service de la nation. Les bons du trésor américain sont, maintenant, délaissés pour faire place à l’investissement dans les activités les plus rémunératrices des pays développés. Ceux-ci ne s’en plaignent pas, à commencer par la France dont le Secrétaire d’Etat au commerce extérieur déclarant à l’Assemblée Nationale (le 23 octobre 2007) : « Il ne faut pas nier qu’ils (ces fonds) peuvent jouer un rôle utile dans le financement de l’économie mondiale… ». En particulier celle des pays en difficultés socio-économiques et spéculant sur la mise à l’encan de leur patrimoine industriel et commercial.
Aux Etats-Unis la prépondérance des fonds d’Etat heurte maintenant la conception traditionnelle qu’ils ont eu des vertus de la libre entreprise et de la mondialisation des échanges. Les voici qui constatent les effets néfastes du libre échange ; ils en seraient moins les bénéficiaires que les victimes, le commerce mondial s’engageant dans une voie tout autre que celle de l’intérêt des Etats-Unis.
Outre-Atlantique c’est là une révolution, bouleversant de fond en comble deux siècles de certitudes.
Quelle que soit leur origine en 2006 les investissements étrangers directs (IED) ont atteint des chiffres très élevés, les pays développés recevant la part du lion avec près de 900 milliards de dollars, les peuples en voie de développement s’adjugeant 450 milliards de dollars, soit au total quelque 1350 milliards. Ces imposantes liquidités proviennent de diverses sources : activités bénéficiaires des entreprises, notamment celles d’Asie-Pacifique, rente pétrolière, l’ensemble permettant des prises de participations, des acquisitions, des fusions, en vue de susciter des activités rémunératrices de complément ou de substitution à celles du pétrole en voie d’assèchement. Ces « réaménagements », visant d’abord la rentabilité, se traduisent souvent par des restructurations dont le personnel fait les frais, les pays hôtes s’accommodant mal du surcroît de non emploi qui en résulte.
Accélérées et amplifiées par la mondialisation des échanges, les migrations – en l’occurrence celles des travailleurs – provoquent de nouveaux flux financiers, ceux-là plus modestes que ceux précédemment évoqués ; les pays émergents à forte population, tels la Chine, l’Inde, les Philippines, les Etats d’Afrique du nord reçoivent d’importantes sommes de leurs citoyens respectifs ayant trouvé du travail dans les Etats faiblement peuplés et, cependant, en expansion. Annuellement, une vingtaine de milliards de dollars sortent d’Arabie Séoudite, du Koweït, d’Oman, du Liban, de Malaisie et sont destinés aux familles des travailleurs émigrés des pays cités antérieurement.
Mais bien modeste est cette conséquence de la mondialisation des échanges comparée aux effets de la soumission du politique au pouvoir financier des entreprises. Le nivellement des cloisonnements nationaux originels passe les rênes du pouvoir des Etats aux entreprises. Outre-Atlantique la quête d’énergie – condition du développement et de la consommation – a porté – indirectement – au pouvoir les représentants des groupes pétroliers ; d’eux dépendent la paix ou la guerre. En Russie, Gazprom, à la fois, sert et infléchit le pouvoir politique. Le gouvernement français a du tenir compte des « combinaisons » d’Elf et il a su obtenir le soutien des médias en bradant la société nationale Aérospatiale au secteur privé.
Devenues des puissances financières internationales, ces sociétés ont prises sur les gouvernements, de plus en plus affaiblis, du moins dans le « monde atlantique ». La spéculation a créé une sorte d’économie virtuelle fondée sur une masse monétaire 30 ou 35 fois plus importante que les sommes représentant la réalité des échanges de biens et de services. Mais lorsque une telle économie chancelle, les entreprises licencient et les Etats, plongés dans le désarroi, s’endettent pour conjurer les turbulences sociales, si bien que l’argent décide du politique.
Les turbulences ? Alan Greenspan , ancien directeur de la Federal Reserve, la FED les annonce, dans un livre récent « Le temps des Turbulences ».
Selon le FMI, pour la première fois, la Chine et l’Inde sont les plus forts contributeurs à la croissance mondiale, évaluée en parité de pouvoir d’achat. Depuis 2004, l’activité économique des Etats-Unis – et de l’Europe dans leur sillage – est ralentie et, depuis 2000, le revenu moyen des citoyens était atteint par les charges extérieures et les chocs pétroliers successifs.
L’OCDE estime qu’au cours du dernier trimestre de 2007 la croissance, outre-atlantique, sera voisine de 1,5 %, entraînant une faible création d’emplois, de nombreux licenciements, la baisse de la valeur de l’immobilier, le dollar bon marché sauvant les exportations… Déjà, au cours du moins d’août 2007, l’argent étranger s’est détourné des Etats-Unis. Les investisseurs vendront pour quelque 40 milliards de dollars de titres américains, les grands institutionnels, Japon et Chine, diminuant respectivement de 4 % et de 2,2 % leurs bons du trésor des Etats-Unis. La crise de l’immobilier, sans doute passagère, n’en a pas moins été le révélateur d’un grave malaise socio-économique. Plus de la moitié des 2,5 millions d’emprunteurs se trouveraient en détresse, d’autant que les prêts hypothécaires seront réévalués (de 500 à 700 milliards).
C’est que d’autres pays que les Etats-Unis affichent maintenant des taux de croissance beaucoup plus élevés et invitent ainsi à l’investissement chez eux. Jusqu’à ces derniers mois le déficit créé aux États-Unis par des importations dépassant leurs exportations était compensé par l’investissement, en actions, biens immobiliers et participations aux activités industrielles et commerciales, de sommes considérables en quête de placements fortement rémunérés. La crise interne immobilière, mais surtout l’environnement général fortement dégradé au détriment des États-Unis ont ébranlé l’ensemble des systèmes économiques américains.
La zone euro est gravement affectée par la crise économique des Etats-Unis. Victime de la production de la zone Asie-Pacifique, de la sous évaluation de la monnaie chinoise, de l’inadaptation de sa monnaie unique aux diverses économies nationales, la zone euro doit s’accommoder de l’indexation des monnaies asiatiques sur le dollar en baisse et de l’euro en hausse si bien qu’en souffrent ses exportations.
Traduits par la médiocrité des taux de croissance les PIB des industrialisés confirment le ralentissement général des économies nationales. Berlin ramènerait à 2 %, au lieu de 2,4 %, le taux de croissance pour 2008. Londres réviserait ses prévisions de 3,1 % à 2,3 % et Madrid perdait un point à 2,7 % au lieu de 3,7 %. Quant à la France, on l’a vu, de 2,2 % elle passerait à 1,9 %, voire moins encore.
La gestion des affaires de la France sur le versant sombre de la Vème République (à partir de 1970) n’a pas répondu à l’attente de la population. Alors qu’entre 1959 et 1975 l’augmentation annuelle du pouvoir d’achat était en moyenne, de l’ordre de 5,7 %, elle a été divisée par trois ultérieurement, tombant à moins de 2,1 % l’an (et même à 1,9 % entre 2003 et 2006).
Rappelons qu’en 1962 elle avait dépassé 10 %.
L’INSEE rapporte aussi que le nombre des salariés réduits au SMIC est passé de 8,6 % en 1991 à 15,1 % en 2006… « on n’est pas loin du chiffre de 37,8 % de salariés percevant moins de 1.3 SMIC »… précise Claire Guélaud (dans le Monde daté du 23 octobre 2007). Dans le même temps « les hauts revenus avaient très fortement augmenté entre 1998 et 2005 ». « La France a énormément bénéficié de la mondialisation » prétend M. Pascal Lamy [2]. Pas tous les Français en tout cas, si les hauts salaires y ont gagné. L’OCDE par la voie de J.P. Cotis justifie comme suit l’inégalité des évolutions salariales : … l’offre du travail non qualifié s’est considérablement élargie avec la mondialisation, la pression sur les bas salaires en est d’autant plus forte. Et, à l’inverse le marché mondialisé offre des possibilités accrues pour les personnes hautement qualifiées. (Le Figaro Economique du 2 novembre 2006).
Aux maléfices d’un monde en désarroi, et dans lequel elle est insérée étroitement, la France a ajouté les conditions internes de son appauvrissement : la construction européenne et l’affaiblissement de son gouvernement, la monnaie unique, les 35 heures, la désindustrialisation et les délocalisations encouragées, des Institutions fondées sur la pratique permanente de la démagogie, le racolage des suffrages étant devenu le principal objectif du pouvoir politique.
Mais, ainsi qu’il en avait été fait mention, en ce qui concerne l’économie et la finance mondiales, l’organisation mise sur pied en 1944 étale, maintenant ses carences.
La fin des hostilités approchant, et la Seconde Guerre mondiale aboutissant à un monde très différent de celui qui avait existé cinq ans plus tôt, il s’agissait, pour les futurs vainqueurs, de se préparer à relever les ruines du conflit et à gérer, dans l’intérêt général, un monde bipolaire, les tenants de l’économie de marché s’opposant à ceux de l’économie planifiée : les démocraties face aux autocraties, bien que les deux camps n’en avaient formé qu’un pour lutter contre « l’Axe » et pour en triompher.
C’est ainsi que les réunions de Bretton Woods mirent sur pied la Banque mondiale, avec mission de redresser l’économie mondiale, à commencer par celle de l’Europe dévastée par la guerre. Lui fut adjoint le Fonds Monétaire International destiné à contrôler l’émancipation financière des Etats assistés. Trois ans plus tard le GATT (General agreement on tariffs and trade) devant gérer les échanges, les accélérer et les généraliser, les plaçant au service de la croissance. Plus tard, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) succédera, avec la même mission, au GATT.
Les nouveaux pauvres de demain doivent-ils continuer à aider financièrement les nouveaux riches d’aujourd’hui ? Hier, fondé sur le faible PIB par habitant de la Chine, la Banque mondiale avait le devoir de l’aider dans ses efforts de développement. Pékin reçut ainsi des dizaines de milliards de dollars sous forme de prêts mais, maintenant, par le travail de sa population, la Chine ne dispose-t-elle pas de milliers de milliards de dollars de réserve de change ? Et ne rayonne-t-elle pas, partout dans le monde, et particulièrement en Afrique et en Amérique latine qu’à son tour elle aide par ses crédits et ses achats de matières premières ? L’Inde se trouve aussi dans une situation analogue, passant de pays assisté à pays assistant…
L’alimentation mondiale, indirectement, est la source de difficultés inconnues au lendemain des hostilités, avec la querelle des subventions aux producteurs agricoles et l’ouverture des pays riches à la production des pays pauvres, ou en développement, dont les produits de la terre sont la principale ressource.
Le système de Bretton Woods a fait son temps. Il est paradoxal que les principaux contributeurs à la « cagnotte » de la Banque Mondiale et du FMI, soient des puissances aux économies maintenant chancelantes (Etats-Unis, Japon, Union européenne) et que les bénéficiaires de la manne internationale soient justement les Etats dont la production massive et à bon compte (Chine, Inde, Brésil, Mexique, Corée du Sud..) anémie les donateurs.
Répondre à cet article
