- 2/ Ce sont les politiciens flamingants qui choisiront le moment et les modalités d’un éventuel partage, les politiciens flamands étant prêts à les suivre pour garder leurs sièges, et les politiciens bruxellois et wallons restant passifs et se bornant à réagir. Les Français ne peuvent qu’attendre et faire savoir qu’ils n’imposeront rien mais ne refuseront rien.
- 3/ Si de nombreux nationalistes flamands rêvent d’un État flamand, des politiciens flamands rationnels devraient le refuser, pour deux raisons :
- A/ La majorité flamande est assurée de dominer le pays. Pourquoi se mettre à la tête d’un État nouveau et inconnu de 6 millions d’habitants quand on peut diriger un pays de 11 millions d’habitants, bien connu dans le monde entier ?
- B/ Un État flamand deviendrait un vassal de la Grande-Bretagne. Pourquoi avoir résisté pendant des siècles à la francisation, si c’est pour s’exposer à une anglicisation rapide ?
Il est néanmoins de bonne guerre pour les Flamands de laisser planer la menace du partage afin de dominer les Francophones, aussi paralysés politiquement que la bourgeoisie française. Et il est néanmoins possible que des dirigeants flamands irrationnels accèdent au pouvoir, ou forcent la main d’un pouvoir faible. La Belgique pourrait se diviser presque sans s’en apercevoir, par une crise ministérielle interminable. Après deux ans sans gouvernement, le pli se prendrait tout seul. On s’apercevrait que le pouvoir fédéral n’est pas indispensable.
- 4/ Les arguments économiques avancés pour le partage sont circonstanciels. Au XIXe siècle, c’est la bourgeoisie francophone qui tenait le pays, en exploitant le prolétariat industriel wallon, tandis que le pays flamand était rural et misérable. La roue peut encore tourner.
- 5/ Il n’en reste pas moins que la Belgique pourrait éclater. En ce cas la Flandre serait reconnue aussitôt par les Anglo-saxons et les Allemands, mais ces puissances auraient tout intérêt à instituer aussi une Wallonie indépendante, conçue comme une machine de guerre contre la France comme la Belgique l’a été (avec quel éclatant succès !) contre la France depuis 1748. Et les politiciens wallons, plus corrompus les uns que les autres, pourraient accepter. En ce cas, la Wallonie serait systématiquement utilisée pour montrer qu’on peut être de langue française et raisonnables -entendez : soumis aux puissants de l’heure- contrairement aux Français vaniteux et déraisonnables. Il va de soi que des masses de capitaux seraient déversées sur la Wallonie par les puissances hostiles à la France. La prospérité reviendrait, preuve qu’en Europe l’avenir est aux régions ! Small is vachement beautiful quand y en dollars et livres sterling à gogo. Il va de soi aussi que les différends sur le tracé d’une frontières, quoique minuscules, seraient démesurément grossis pour embarrasser et pousser à la faute les négociateurs français, bruxellois et wallons, et que toute la presse anglo-saxonne battrait furieusement du tam-tam.
- 6/ L’indépendance de la Wallonie (dont la perspective fait quand même, rassurons-nous, rigoler beaucoup de Wallons) serait donc pour la France une nouvelle défaite diplomatique très grave, plus grave encore que l’éclatement de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, ou que les derniers traités européens. Elle consacrerait le triomphe de l’empire anglo-saxon en Europe, et convaincraient peut-être l’Italie et l’Allemagne de traiter désormais directement avec celui-ci, sans même plus passer par les apparences de la Commission européenne. L’intérêt vital de la France est donc que la Wallonie se rattache à elle, mais pour obtenir ce résultat il faudrait annoncer clairement que l’association commencera dans le respect complet des institutions wallonnes, les lois communes n’étant votées qu’ensuite, par les institutions normales et régulières de la République. La région de Bruxelles pourrait avoir un double statut de région française et de capitale européenne (un Vatican incluant le Coudenberg et le quartier de l’Europe), mais pour faire prévaloir les intérêts des Bruxellois et des Français, il faudrait un ministre des Affaires Étrangères français impavide et chevronné.
- 7/ Pour attirer les Wallons, les Français devraient dès à présent renforcer leur régionalisation. C’est une affaire politique délicate, puisqu’il faut à la fois restaurer la République et la régionaliser, refuser que les provinces traitent directement avec Bruxelles-UE tout en augmentant leurs pouvoirs, augmenter ces pouvoirs tout en évitant la corruption, réanimer les langues et cultures régionales tout en renforçant la langue française. Mais si nous sommes un peuple libre, nous réussirons à construire ce nouvel équilibre. Lorsqu’on considère la vitalité intellectuelle de la Catalogne, ainsi que de la Belgique d’avant-guerre, on ne peut que souhaiter l’émancipation des esprits en France et regretter la stérilisation de la vie intellectuelle française par le parisianisme.
- 8/ Mais la politique française est aux mains des renonciateurs, et la diplomatie française est imbécile. S’il reste des gens intelligents au Quai, ce qu’il faudrait vérifier, ils sont impuissants, ligotés par les crétins et les arrivistes, ignorés et méprisés par leurs ministres successifs. Les politiciens français ne valent pas mieux. L’effort intellectuel d’anticipation, de planification, l’habitude de prévoir plusieurs avenirs et de se préparer à toute éventualité, ont totalement disparu. Et tout le parisianisme bobo, de droite ou de gauche, serait trop content de faire briller des paradoxes de pacotille pour satisfaire son snobisme et servir ses maîtres à ne pas penser. Il serait pourtant raisonnable de se demander comment mettre les Allemands de notre côté dans cette affaire, et de tenir des plans de règlement prêts.
- 9/ Le rattachement d’une province serait excellent pour le renouveau français et pour la reprise de confiance en soi de notre peuple, ainsi que des autres peuples francophones. C’est bien pourquoi les puissances dominantes n’en veulent pas. Et si l’échéance s’en rapprochait, elles feraient agir leurs valets français pour ridiculiser la France et fustiger un impérialisme français imaginaire.
- 10/ Conclusion : l’éclatement de la Belgique, sans être très probable, est possible. Les autorités françaises devraient donc s’y préparer et ne le feront pas. Contre cette carence, et afin d’alerter les esprits, nous devrions donc réfléchir à un court texte, équilibré et raisonnable, qui ne préjuge pas des décisions des Belges, mais expose clairement l’intérêt national en évitant tout chauvinisme.
Bref, il suffit de regarder la réalité.
Christian Darlot
CORRECTIF
- 1/ Je suis convaincu que la plupart des Belges sont belgicains, surtout les Francophones. Mais ils commencent à douter de leur avenir, et l’Histoire montre que des événements irréversibles peuvent se produire même contre la volonté générale : les Hommes maîtrisent rarement leur destin. L’Histoire particulière de la France est une succession d’imprévoyances criminelles. Evidemment personne en France ne souhaite se mêler de ce qui ne nous regarde pas encore, mais, pour éviter d’être une fois de plus pris au dépourvu, les gouvernants français doivent se préparer à une éventuelle scission de la Belgique, simplement parce qu’elle est possible. Bien sûr, les Wallons ne sont pas des Français, puisqu’ils sont Belges !! Mais si la Belgique venait à se diviser, la nationalité belge disparaîtrait en fait, et la question de l’avenir des diverses parties du pays se poserait, et alors nous concernerait. Dans cette éventualité, devenir Français ne poserait guère de cas de conscience à la plupart des Belges francophones.
- 2/ Je ne crois pas un instant à la fragilité de la France. C’est à se demander si ceux qui la craignent ou feignent de la craindre ont la moindre notion d’Histoire, et ont déjà discuté avec leurs compatriotes. C’est un pays très solide, très soudé dans sa diversité, où la conscience nationale reste très forte. Parmi les innombrables troubles civils qui se produisirent en France depuis le XIIe siècle il n’y en eut pas un seul dont le but ait été de séparer une province du reste du pays. Tous, sans la moindre exception, furent des troubles sociaux, même les plus typiquement localisés. Des provinces qui sous l’autorité de leurs princes, ou de gouverneurs nommés par ceux-ci, résistèrent par les armes aux troupes royales, comme la Franche Comté et la Lorraine, devinrent ensuite des bastions du patriotisme français. Par contre, la France se porterait mieux, à mon avis, si la diversité régionale eût été mieux préservée, et la responsabilité politique mieux répartie et plus rigoureusement exercée, jusque dans les collectivités locales. C’est pourquoi je pense que la décentralisation n’est pas à craindre mais au contraire à souhaiter, à la condition indispensable que tout contact direct entre les autorités provinciales et les prétendues autorités européennes soit rigoureusement interdit et efficacement brisé par les préfets, les tribunaux administratifs ou les gouvernements, si les dirigeants des provinces outrepassaient leurs droits.
- 3/ Par conséquent, nous n’avons rien à craindre de l’éventuel éclatement de la Belgique. Mais nous aurions tout à craindre de l’émiettement de l’Europe. Le Nord-Est de l’Europe est presque revenu à l’état de 1938, le Sud-Est à celui de 1912. Il n’y a pas de quoi se réjouir. Si la Belgique venait à éclater, la France n’aurait aucun intérêt à laisser se constituer sur sa frontière des états confetti supplémentaires, qui seraient autant de symboles de son impuissance, seraient instrumentalisés contre elle, et deviendraient bientôt des repaires maffieux. Notre intérêt évident serait de rattacher la Wallonie et Bruxelles à la France, en conservant les droits locaux, comme c’est le cas en Alsace-Moselle malgré les criaillements des laïcards radicaux. [Je pense de même, à titre personnel, que la Dominique indépendante entre la Guadeloupe et la Martinique présente un danger d’implantation maffieuse, et devrait être surveillée de très près, voire associée à la République Française par un statut à discuter].
- 4/ Nos principaux adversaires sont les Anglo-saxons, par leur volonté de dominer et par l’idéologie laissez-fairiste qu’ils répandent et qui nous mène vers un avenir très sombre. Les Allemands doivent être surveillés, certes, mais l’Allemagne a désormais, dans l’ensemble, des intérêts proches de ceux de la France. Nous ne devons ni laisser s’affaiblir notre influence sur les Allemands, comme cet imbécile de Mitterand le fit en tentant de retarder la réunification allemande, ni leur laisser prendre trop d’influence sur une poussière d’Etats. Raison de plus pour empêcher qu’un Etat wallon voit jamais le jour. Mais l’Allemagne n’est plus un danger militaire, et ne pourrait redevenir une source de danger politique qu’à proportion de nos maladresses. Il n’y aurait pas eu de morts en cas de finale Allemagne-France. Cependant un petit rameau de ma famille est alsacien [rameau réduit à une brindille pour dire le vrai], et je sais combien les sentiments sont plus crispés là qu’ailleurs. Reste que nous ne devons pas nous tromper de priorité : le vrai danger pour la France vient de sa bourgeoisie, toute prête à s’angliciser afin de dominer le peuple. Les Anglo-saxons jouent leur rôle logique de dominants ; à nous de ne pas nous laisser dominer. En particulier, nous ne devons pas laisser angliciser Bruxelles, ni laisser cette ville devenir un district européen dont l’existence même renforcerait l’idéologie fédéraliste européenne.
- 5/ Le vrai problème des années à venir, c’est que le rêve de fédération européenne est désormais derrière nous, et heureusement car il aurait tourné au cauchemar, et même à la tragédie. Il faut donc reconstruire une petite confédération de six à huit Etats, avec des monnaies articulées, une préférence communautaire, et la préséance des Etats nationaux sur l’administration confédérale. Et il faut que la France sorte définitivement de l’OTAN, machine de domination étasunienne. C’est une révolution à mener dans les esprits puis dans les faits.
- 6/ D’où le problème à court terme : quelles forces politiques sont-elles capables de mener de tels projets, dont je pense qu’ils correspondent aux aspiration de la majorité du peuple ? Pour le moment, pas une seule personnalité politique en vue n’en est capable, et la plupart ne le souhaitent même pas. A suivre, donc.
J’espère avoir éclairci mon point de vue. Dès que possible, j’écrirai trois pages argumentées sur ce sujet.
Les contributions au débat sur la Belgique de Christian Darlot et de Claude Thayse me renforcent dans mon opinion.
D’emblée, C. Darlot souligne le clivage entre la population, attachée à son pays, et la classe politique. En France, celle-ci joue d’ailleurs le même jeu destructeur. A propos de ce clivage, un témoin digne de confiance a entendu samedi dernier une femme dire dans un magasin près de Strasbourg, au sujet de la Coupe du monde de football : "Le pire, ce serait une finale France-Allemagne, il y aura des morts". IL Y AURA DES MORTS. Quelle conscience aiguë de l’Histoire chez les gens du peuple ! Pendant ce temps, nos dirigeants nous parlent d’amitié franco-allemande et autres eurodistricts ! L’éclatement de la Belgique est donc un faux problème, qu’il faut dénoncer comme tel. S’il se produisait, on dira que c’en était un vrai. C. Darlot écrit que les Anglo-saxons et les Allemands auraient tout intérêt à instituer une Wallonie indépendante, mais ne voit en fin de compte dans la réussite éventuelle d’un tel projet que "le triomphe de l’empire anglo-saxon en Europe", alors que la Grande-Bretagne est pourtant elle aussi menacée de démembrement (Ecosse, Pays de Galles, etc.). Mais d’Allemagne, comme par magie, il n’est plus question, et pour cause : C.D. trouve à son goût l’Europe des régions voulue par elle (le Comité des régions est d’inspiration allemande), et pense que "les Français devraient dès à présent renforcer leur régionalisation", y compris côté langues et cultures. Quant à "se demander comment mettre les Allemands de notre côté", c’est vraiment vouloir introduire le loup dans la bergerie, où il sévit en fait depuis longtemps. Les autorités françaises doivent certes se préparer à l’éclatement de la Belgique, mais il vaudrait mieux que la France fasse son possible pour qu’il ne se produise pas, et se contente de relations bilatérales avec une Wallonie indépendante s’il devenait réalité.
Claude Thayse a lui aussi assimilé la leçon allemande, avec travaux pratiques en Yougoslavie. Il ne remet pas en cause le fait accompli de ces limites administratives internes qui deviennent frontières d’Etats, et ne voit pas que l’expérience acquise là peut s’appliquer à d’autres pays, Belgique et France comprises, d’où son désaccord avec Pierre Hillard. Que le message des réunionistes passe de mieux en mieux prouve que les digues sont sur le point de rompre. Cela devrait l’inquiéter, plutôt que lui donner satisfaction. Même avec un double référendum, il ne doit pas y avoir de réunion. En bonne, mais évidemment fausse logique ethno-culturelle, ce serait la source prévisible de revendications allemandes sur l’Alsace. La France devrait-elle sacrifier ses citoyens alsaciens à des Wallons prétendument "français" ? Il y a pour nous un principe intangible : "francophone" n’est pas synonyme de "Français". Et ne nous laissons pas endormir ou culpabiliser par l’appel aux bons sentiments. Sachons résister au chant des sirènes de Wallonie, aussi indigne d’elle que de nous.
Yvonne Bollmann
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