Au cours de cette réunion, propos techniquement assez vagues, mais ton politiquement déterminé pour une relance constitutionnelle. Quelques fleurs aux pays du NON, notamment à la France, dont l’Europe, dit-on, ne saurait se passer. Mais aucun infléchissement perceptible des intentions par rapport au défunt traité constitutionnel.
4°) Entretien du quotidien La Croix du 29.01.2007 avec Mme COLONNA, Ministre français des affaires européennes
"Il faut une Constitution européenne avant 2009."
Il y a eu certainement bien d’autres initiatives semblables. Celles-là m’ont frappé davantage.
II.- INTERPRÉTATION ET COMMENTAIRES
1°) Ambition des propos de Mme MERKEL
Ambitions maximales. Va mener des consultations avec tous les Etats membres.
* Comme d’habitude, quelques propos destinés à rassurer :
- Propos lénifiants sur la diversité européenne à laquelle nous, Européens, tenons tous.
- Allusion transparente au principe de subsidiarité, sans le nommer (il faut un partage clair des compétences entre Union et Etats membres ; l’Union doit concentrer son action sur les domaines que les Etats membres sont hors d’état d’assumer).
- Il faut réduire la bureaucratie, travailler à "la bonne gouvernance".
* Quelques idées nettes et à mon avis positives, qui démarquent Mme MERKEL des idées classique de l’européisme "officiel".
- Souci de la culture. Désir de référence aux racines chrétiennes de l’Europe.
- Egalité entre tous les Etats membres, quelle que soit leur taille ou l’ancienneté de leur adhésion (une idée-force qui était celle des fondateurs des Communautés, mais dont les évolutions postérieures se sont écartées de plus en plus, et particulièrement le défunt traité constitutionnel.
- Refus assez transparent de l’adhésion turque. Sans toutefois nommer la Turquie : seulement allusion à une "politique de voisinage" (on se souvient que le traité constitutionnel comportait un article I-57 prévoyant des relations privilégiées de l’Union avec les pays de son voisinage, article qui visait sûrement, entre autres, la Turquie).
* Un projet étrange :
- Adopter un principe de discontinuité, selon lequel il faudrait faire tomber "dans les oubliettes" tous les projets législatifs qui n’ont pas encore été adoptés à la fin d’une législature. Principe démocratique, selon elle. Etrange, d’autant plus que, dans d’autre passages, elle prône la continuité de l’action (refus de la présidence tournante, continuité de l’action du Conseil d’une présidence à l’autre).
* Mais la plupart des thèmes habituels de l’européisme sont là : En vrac :
- Développer la PESC (notamment créer un partenariat transatlantique, et même un "marché transatlantique commun" ; instaurer un partenariat avec la Russie ; redéfinir les relations avec l’Afrique).
- Instituer un Ministre des Affaires étrangères de l’Union ; - Réduire les entraves commerciales (brevets, normes industrielles, accès aux bourses) ;
- Promouvoir l’Europe sociale et donner une priorité à la préoccupation de l’emploi ;
- Créer une politique de l’énergie au niveau de l’Union (un des rares domaines qui n’ont à ce jour donné lieu à aucune politique commune, mais la Commission mûrit déjà son projet en la matière).
- "Protection du climat".
- Mettre fin au système de la présidence tournante.
- Revoir les règles de procédure (ce qui veut dire en clair réduire le nombre de cas de décisions requérant l’unanimité, au profit de la règle de la majorité qualifiée).
2°) Négligences et profil bas, ou peut-être plutôt dissimulation
a) Le logo "Constitution" a disparu de la page d’accueil du site internet des institutions. Les documents y relatifs sont toujours là, mais il faut naviguer un peu plus difficilement pour y accéder.
b) Dans le site précité, le tableau des ratifications n’a pas été mis à jour depuis mai 2006. Or le 5 décembre 2006, le Parlement finlandais a voté la loi autorisant la ratification du traité. On aurait cru que l’Union se serait empressé de le souligner.
c) Multiplicité des prises de position pour une relance de quelque chose, mais de quoi exactement ? On ne le précise guère le plus souvent. Ségolène Royal ne cache pas son européisme bon teint, mais reste très discrète sur le contenu de la politique européenne qu’elle souhaite (sauf sur un point qui sera évoqué plus bas). M. Sarkozy est plus détaillé, mais c’est pour dire des choses qui montrent son ignorance des questions européennes (notamment son projet de créer des ressources propres de l’Union, projet que lui a soufflé M. LAMASSOURE, alors qu’il y a belle lurette que les ressources de l’Union sont des "ressources propres", et ne proviennent plus de contributions budgétaires des Etats membres). La réunion de Madrid a été politique, mais sans contenu technique. Les propos de Mme MERKEL sont parmi les plus précis entendus ces temps-ci, même si elle parle souvent par allusion selon une prudence politique assez transparente pour les initiés.
3°) Y a-t-il eu concertation entre les initiatives évoquées ci-dessus ?
- Je pensais que M. Sarkozy et Mme Merkel s’étaient certainement concertés avant de publier leurs intentions : habitude du couple franco-allemand, proximité politique, précaution évidemment recommandable pour augmenter les chances de succès de leurs initiatives). Mais j’en doute aujourd’hui, en constatant les nuances sérieuses entre leurs intentions déclarées respectives (mini-projet d’un côté, établissement d’un traité complet identique ou très proche du précédent de l’autre côté).
- En revanche, il semble évident que les déclarations de Mme Merkel et celles de Mme Colonna sont concertées, ou au moins que Mme Colonna n’a pas parlé sans avoir soigneusement vérifié la compatibilité de ses propos avec ceux de Mme Merkel (en particulier calendrier proposé : aboutir avant 2009).
4°) Au fait, combien d’Etats membres ont ratifié ?
* On nous dit : à Madrid sont venus les représentants des 18 pays qui ont ratifié, plus deux pays qui n’ont pas encore ratifié (Irlande et Portugal). De quoi se composent "les 18" ?
- les 15 pays qui avaient ratifié avant la Finlande (selon la dernière mise à jour de mai 2006 du tableau des ratifications établi par les services communautaires). Parmi ces 15, le tableau compte l’Allemagne, alors que cet Etat membre a certes obtenu le vote de son Parlement autorisant la ratification, mais n’a pas formellement ratifié, la ratification formelle n’intervenant que par la signature du Président du Bund. C’est la Cour constitutionnelle fédérale [1] qui a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de ratifier tant que les Etats membres ne se seraient pas mis d’accord sur un texte plausible, le texte proposé à ce jour étant caduc puisque deux Etats l’ont refusé.
- la Finlande, qui a voté la loi autorisant la ratification le 5.12.2006 ;
* Pour aboutir au chiffre de 18, il faut encore deux pays : ce sont la Bulgarie et la Roumanie. Conformément à ce que j’avais signalé dans ma note relative au traité d’adhésion de ces deux pays, [2] ceux-ci sont considérés comme ayant ratifié le traité constitutionnel par le fait même qu’ils ont signé leur traité d’adhésion. Au nom de "l’acceptation de l’acquis communautaire" requis de tout candidat à l’adhésion. Et en l’occurrence malgré le fait que le traité constitutionnel n’était pas "acquis" – et ne l’est toujours pas -, mais parce que le traité d’adhésion prenait pour base légale le traité constitutionnel (tout en prévoyant il est vrai des documents alternatifs, ayant pour base les traités existant actuellement au cas où le traité constitutionnel ne serait pas encore entré en vigueur au moment de l’adhésion). Tour de passe-passe bien ficelé.
* Nous sommes 27 pays membres depuis le 1er janvier 2007. Ont ratifié à ce jour : 18 (en assimilant l’Allemagne à un pays ayant ratifié). Manquent donc à l’appel 9 Etats membres :
- 2 ont rejeté le traité (France, Pays-Bas) ;
- 7 n’ont pas encore ratifié parmi lesquels :
- 1 Etat a prévu de ratifier par voie parlementaire : la Suède ;
- les 6 autres ont prévu de mener la procédure de ratification par la voie référendaire. Ce sont :
- le Danemark ;
- l’Irlande ;
- la Pologne ;
- le Portugal ;
- la République tchèque ;
- le Royaume Uni.
Il y a des leçons précieuses à tirer de cette situation, qu’on examinera dans la troisième et dernière section de la présente note.
III.- Que FAIRE ?
C’est au Forum pour la France d’en débattre. Voici quelques pistes.
1°) La veille :
Malgré quelques raisons d’espérer, il faut rester sur nos gardes, car nous avons en face de nous des obstinés, décidés à recourir à toutes les ruses permises et non permises, à toutes les ficelles juridiquement douteuses auxquelles ils nous ont déjà amplement habitués dans le passé. La démocratie, ils s’en fichent même s’ils ont constamment le mot à la bouche. Quant au droit, ils tiennent seulement à sauver les apparences.
Donc nécessité de veiller afin d’être en mesure en permanence de mettre à jour nos réactions et nos ripostes.
2°) Saisir de nos idées les candidats à la Présidence de la République française
a) En ce qui me concerne, j’ai rédigé quelques documents qui peuvent être communiqués aux candidats, en particulier une note intitulée "Un premier programme en 12 points d’un candidat à la Présidence de la République pour une politique européenne rénovée" (19 pages).
Cette note avait initialement été rédigée pour mettre à profit une opportunité de toucher l’entourage de M. Sarkozy. Mais elle n’avait aucune vocation à privilégier les contacts avec ce candidat. Averti, M. Fouquereau a alors procédé à la communication de cette note à tous les candidats.
b) Pourraient sans doute faire l’objet de la même diffusion
- ma note intitulée "Petite évaluation de l’euro au pas de course" qui passe l’euro au crible d’une série de statistiques en provenance de plusieurs organisations internationales (Fonds monétaire international, Banque des règlements internationaux, Union européenne elle-même avec son office statistique Eurostat). Cette note démontre froidement mais de façon difficilement contestable que les performances monétaires et économiques de l’euro sont tout à fait médiocres, pour ne pas dire néfastes.
- deux notes recommandant des révisions de notre Constitution ayant pour objet de nous protéger contre des traités intempestifs (voir ci-dessous, au 3°).
3°) Proposer des amendements à la Constitution française de nature à nous protéger contre des traités qui s’avéreraient intempestifs, notamment des traités européens
J’ai établi deux documents ayant cette visée :
a) Le premier [3] tend à purger notre Constitution des traces que le traité constitutionnel y a laissées
Notre Constitution a été affectée par deux éléments dus au traité constitutionnel européen. Commençons par le deuxième élément :
* Dispositions diverses pour le cas où le traité aurait été ratifié, prévues par la loi constitutionnelle n° 2005-204 du 1er mars 2005 pour adapter notre Constitution aux exigences du traité européen. On peut appeler ces dispositions des "dispositions virtuelles", car elles ne figurent pas pour le moment dans la Constitution, mais y entreraient automatiquement, c’est-à-dire sans procédure nouvelle de révision constitutionnelle, si, en dépit de tout, le traité entrait en vigueur. Pour barrer la route à une telle hypothèse, mieux vaudrait abroger les dispositions en cause de la loi constitutionnelle n° 2005-204.
* Dispositions introduites dans la Constitution pour rendre possible la ratification du traité européen. C’est la création de l’article 88-1, 2e alinéa, par la même loi constitutionnelle n° 2005-204, alinéa qui figure bien actuellement dans la Constitution et dispose : La République "peut participer à l’Union européenne dans les conditions prévues par le traité instituant une Constitution pour l’Europe."
"Peut" : par sa seule présence, ce mot rend conforme à la Constitution le traité constitutionnel européen. "Peut", car la disposition ajoutée n’a pas par elle-même l’effet de ratifier le traité, mais permet de le ratifier, et de surmonter par là la décision du Conseil constitutionnel déclarant le traité incompatible avec la Constitution. Pour que le traité soit ratifié, il faut alors que la procédure de ratification soit ouverte et qu’elle aboutisse. La disposition n’anticipe donc pas sur le résultat du vote appelé à autoriser la ratification.
Là encore, le traité en cause étant caduc, l’article 88-1, 2e alinéa, n’a plus de raison d’être. En particulier, cette disposition ne permettrait pas de ratifier un autre traité qui serait par hypothèse déclaré lui aussi inconstitutionnel, car cette disposition ne peut s’appliquer qu’à un traité déterminé et à aucun autre.
b) Le second document [4] tend à rendre le recours au référendum obligatoire, à l’exclusion de la voie parlementaire, dans plusieurs cas.
Ségolène ROYAL, annonçant qu’elle soutiendrait un nouveau traité européen, a ajouté qu’elle s’engageait à le faire ratifier par référendum. Un autre candidat pourrait lui couper l’herbe sous le pied en allant plus loin que cet engagement (mais rien n’empêcherait de suggérer à Mme Royal d’aller elle-même plus loin que ce premier engagement).
Il s’agirait d’inscrire dans la Constitution que la voie référendaire serait obligatoire dans trois cas où il y a actuellement en parallèle les deux possibilités, de recours au référendum et de recours à la voie parlementaire :
- 1.- pour autoriser la ratification de tout traité européen ;
- 2.- pour l’approbation d’une révision de la Constitution destinée à rendre compatible avec la Constitution un traité (tout traité, européen ou non) qui aurait été déclaré inconstitutionnel par le Conseil constitutionnel ;
- 3.- pour autoriser la ratification d’un traité (européen ou non) d’abord déclaré inconstitutionnel, mais qui aurait été "sauvé" par une révision de la Constitution.
4°) Travailler les opinions publiques dans les Etats membres n’ayant pas encore ratifié
Nous avons vu que, sur les 7 Etats membres qui n’ont pas encore ratifié (Allemagne mise à part),
- 6 Etats sont peu "fiables" pour les européistes car ils ont retenu la voie du référendum. Or les sondages périodiques effectués au cours de la campagne de ratification ont montré une dégringolade impressionnante des intentions de vote en faveur du OUI dans tous ces pays, au point que certains sondages ont vers la fin laissé prévoir un basculement de majorité en faveur du NON. Même au Luxembourg, pays pro-européen par excellence, et où le référendum a eu lieu avec succès du OUI, ce phénomène s’était manifesté avec netteté, au point qu’on peut dire que si la date du référendum avait été plus tardive de quelques semaines seulement, il est bien possible que la majorité se fût inversée.
La plupart de ces "pays à référendum" sont sur le fil, et des interventions bien ciblées sur leurs opinions publiques pourraient peut-être en faire basculer un ou deux.
- Le cas de la Grande-Bretagne est différent, puisque non seulement l’opinion publique est nettement hostile au traité, mais le Gouvernement anglais lui-même a indiqué dernièrement (on le disait encore dans la presse du 2 février 2007) qu’il n’accepterait pas un traité obligeant à modifier les dispositions constitutionnelles, ou empiétant encore sur les compétences nationales. M. Gordon Brown, Chancelier de l’Echiquier (ministre des finances), et successeur présumé de M. Tony Blair si les travaillistes restent au pouvoir, a été encore plus catégorique que M. Blair à ce sujet.
Quant à la Suède, elle a retenu la voie parlementaire pour la ratification. Mais elle apparaît comme un allié bien tiède pour les menées européistes, si l’on n’oublie pas qu’en dépit d’un degré suffisant de convergence des fameux critères à respecter, elle a rejeté par référendum sa participation à l’euro, sans que les foudres de Bruxelles tombent sur elle. Elle est pourtant de ce fait en situation illégale permanente, n’ayant pas pris la précaution, contrairement au Royaume Uni et au Danemark, de se ménager une clause d’ "opting out" dans le traité de Maëstricht. Et surtout son Gouvernement n’a pas cherché à biaiser avec le verdict populaire, à la différence de ce que fait le Gouvernement français par rapport au résultat du référendum sur le traité constitutionnel.
Mis à part la Grande-Bretagne, il pourrait être utile de travailler l’opinion publique des autres pays n’ayant pas encore ratifié le traité constitutionnel, et même de la Suède, par des contacts appropriés dans ces pays ou la communication d’arguments écrits à certaines de leurs personnalités bien en vue.
Nous avons au Forum pour la France des ambassadeurs, personnalités reconnues, rompues au dialogue, aux négociations internationales et à l’art de convaincre. Ne pourrait-on mettre à contribution leurs talents à cet effet ?
Romain Rochas
[1] Bundesverfassungsgericht
[2] "La Bulgarie, la Roumanie et le traité constitutionnel, ou la peau de l’ours." Février 2006.
[3] "Comment effacer toute trace du traité constitutionnel européen dans le droit constitutionnel français." Mars 2006.
[4] "Pour trois modifications de la Constitution française". 27 janvier 2007.
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