La réaction des parents et des professeurs
Le journal le Monde, dans son édition du 20 septembre 2006, attire notre attention sur une enquête commandée par le Ministère de l’Education nationale. Le résultat en est disponible en ligne [1].
S’agissant de l’abandon de la méthode globale et des méthodes apparentées, 82% des parents interrogés considèrent qu’il s’agit d’une « bonne mesure ».
Plus intéressant, 63% des professeurs interrogés sont également favorables à cette réforme.
On est donc loin de la « résistance » du système éducatif, évoquée par le Figaro dans un article du 30 août, article dont nous nous faisions l’écho.
L’opposition semble ainsi le fait, d’abord et surtout, de quelques syndicats.
C’est ainsi que « Luc Bérille, secrétaire général d’un des principaux syndicats d’enseignants, le SE-UNSA, dénonce "une opération de communication politique". » [2]
Y aurait-il, même dans l’éducation nationale, un problème de « représentation » ? D’un côté une « élite » animée par des intentions idéologiques (la lecture globale serait « de gauche », la lecture alphabétique « de droite » donc « réactionnaire ») et de l’autre des professeurs, sur le terrain, animés par le souci de bien faire, adoptant pour cela une attitude plus pragmatique ?
Toujours est-il que le site Internet du Ministère offre des renseignements très riches, notamment sur les données scientifiques qui ont conduit à l’abandon de la méthode globale. [3]
Quelques remarques « scientifiques »
Parler des données scientifiques du problème de la lecture requiert de grandes précautions de la part des néophytes. Mais certaines de ces données nous semblent importantes.
Paul Broca [4] avait travaillé sur la localisation des fonctions cérébrales, Il avait ainsi découvert le « centre de la parole » (la future « aire de Broca » !).
Plus proche de nous, Roger Wolcott Sperry [5] a émis l’hypothèse d’une « asymétrie cérébrale », c’est-à-dire d’une répartition inégale des fonctions selon les hémisphères du cerveau.
Même si les deux hémisphères sont reliés et agissent en coopération, des dominantes ont été dégagées [6]
Le « cerveau gauche » serait analytique, logique, mathématique, séquentiel ; il fonctionnerait à partir du détail pour aller vers plus de complexité ; il serait aussi le siège privilégié du langage.
Le « cerveau droit » quant à lui serait analogique, empirique, intuitif ; fonctionnant sur la globalité, il serait le siège privilégié de l’image et de la communication non verbale.
Partir du détail pour aller vers plus de complexité est précisément le cheminement des méthodes « alphabétiques » : partant des lettres (et des « phonèmes » qui leur sont corrélés), elles remontent à la syllabe puis au mot tout entier. Analytiques et logiques, elles s’adressent comme naturellement au cerveau droit qui est aussi le centre privilégié du langage, c’est-à-dire de la communication verbale.
Utiliser une méthode « globale » (ou apparentée [7]), c’est recourir à l’intuition et à l’image, c’est aussi faire appel, paradoxalement, à la partie du cerveau qui privilégie la communication non verbale. On comprend mieux certaines difficultés surgissant dans l’apprentissage de la lecture si de telles méthodes sont employées.
Réflexion plus « politique »
On sait à quel point la maîtrise de la lecture (et de l’écriture) joue un rôle considérable dans le déroulement des études. Tous les jeunes gens qui ont un défaut en cette matière connaîtront inévitablement des difficultés (quelle que soit leur « intelligence » propre).
Mais les conséquences de l’emploi d’une méthode globale ou assimilée peuvent apparaître plus graves encore.
Le professeur Jean-Pierre Changeux, dans une conférence donnée à l’Académie des Sciences le 7 décembre 2004 [8], expliquait très clairement que la structure du cerveau ne dépend pas exclusivement du développement génétique. D’autres phénomènes, liés à l’apprentissage [9], donnent progressivement à cet organe sa « forme ». Très saisissant, à cet égard, était un exemple montré par le grand professeur : la cartographie du cerveau d’un individu sachant lire, puis celle d’un autre individu ne sachant pas lire. Les différences de structures étaient notables. Jean-Pierre Changeux n’est pas allé plus loin (ce n’était pas son propos). On aurait aimé savoir quelles différences de fonction étaient entraînées par cette différence structurelle…
Emotion et intuition constituent, bien évidemment, de précieux éléments de la personnalité humaine. En revanche, un déséquilibre dangereux est provoqué : les capacités analytiques, logiques, en un mot « rationnelles » risquent d’en être amoindries. Ce que révèle assurément la difficulté croissante des jeunes gens vis-à-vis de tout ce qui relève du raisonnement et de l’abstraction.
Ajoutons à cela le fait que nous vivons dans un monde, celui des médias notamment, où la part de l’image est prépondérante. On donne à voir beaucoup plus qu’à réfléchir. Le déséquilibre entre les fonctions cérébrales en serait encore accentué.
A notre avis, ce n’est pas seulement l’enseignement qui est en jeu et la précieuse acquisition des connaissances et des raisonnements.
Dès l’école, par l’apprentissage de la lecture « globale » ou assimilée, le futur citoyen contemporain serait en quelque sorte émotionnellement hypertrophié, plus sensible à l’image et à la communication non verbale qu’aux discours, il serait gouverné par l’affect. Et cela peut avoir des conséquences considérables. On le voit bien : tout est fait aujourd’hui pour « impressionner » les gens (au sens quasi photographique du terme). On joue sur l’aspect (le « look »), on joue sur l’émotion.
Un exemple est à méditer et qui suffira ici. Le 11 septembre 2001 dernier on célébrait un des événements les plus « traumatisants » (sic) de ce début de siècle. Un reportage a été diffusé à la télévision, un reportage « réalité » dans lequel on reconstituait avec des acteurs et avec des témoins ce qui s’était passé au World Trade Center. Comment ne pas être touché par le sort des victimes ?
Comment ne pas voir également la manipulation affective ? Aucun reportage de même nature n’a été réalisé avec des Irakiens innocents dans le rôle des victimes de bombes états-uniennes. On pourrait, pourtant, imaginer…
Remarque conclusive
La suppression de toute méthode globale, telle que la VEUT le Ministre de Robien, est une excellente chose. Cette mesure peut avoir des conséquences salutaires, non seulement dans le domaine spécialisé de la lecture mais aussi sur le plan politique (à long terme).
Les questions d’enseignement laissent trop souvent indifférent. Elles apparaissent parfois comme techniques. En revanche, nous ne dirons jamais assez à quel point elles engagent la société tout entière. Car le futur citoyen sera, en grande partie, tel qu’on l’aura « formé ».
Notre engagement est résolument humaniste. Parce que nous avons confiance en l’être humain, parce que nous sommes démocrates, nous voulons des citoyens libres. Cette liberté est celle de l’intelligence ; elle est assurée par la capacité d’analyser la réalité, de raisonner, de réfléchir. Tout ce qui permet de construire calmement un jugement, sans se laisser « impressionner ».
Tout commence dès le plus jeune âge, dès l’apprentissage de la langue, de la lecture et de l’écriture. Pour offrir à chacun la possibilité d’être libre, il faut lui rendre un des héritages les plus précieux de la civilisation française : la RAISON.
[2] Le Monde, édition du 20 septembre 2006
[3] On peut se référer aux pages suivantes : lien et lien
[4] 1824-1880
[5] 1913-1994, prix Nobel de Médecine en 1981
[6] On peut lire, à ce sujet, l’ouvrage du Professeur Lucien Israël (cancérologue) : Cerveau droit, cerveau gauche
[7] En réaction à notre article du 19 septembre 2006, Denis Griesmar évoque « l’inexistence de toute méthode "semi-globale" (il n’y a pas de femme "semi-enceinte") » !
[8] On peut suivre ladite conférence en ligne sur le site de l’Académie : lien
[9] Jean-Pierre Changeux appelait ces phénomènes « épigénétiques »
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A propos des méthodes de lecture (2/2)