Il est vrai que l’équilibre des échanges d’une zone monétaire avec un territoire soumis à une monnaie autre que celle qui a cours dans ladite zone oblige celle-ci à assurer un équilibre en devises avec ladite zone extérieure. Il est vrai encore qu’il suffit que cet équilibre en devises soit assuré de façon globale au sein de la zone monétaire et qu’il n’est pas nécessaire de l’assurer au niveau de chaque sous-région faisant partie de ladite zone monétaire.
Les comptes en devises ne sont qu’une partie des comptes d’une région, d’une entreprise, d’un ménage. Si vous avez besoin de financer des dépenses payables en devises, il est vrai que vous n’êtes pas obligé d’exporter vous-même au préalable des biens payables en devises pour vous procurer celles-ci. Il existe un marché des changes, où vous pourrez vous procurer ces devises, mais il faudra les payer, ces devises, fût-ce en monnaie locale, sous la seule condition que vous trouviez des agents eux-mêmes disposés à vendre des devises contre un prix payé en monnaie locale. Dire que l’Allemagne "paie" notre déficit extérieur est une façon abusivement elliptique de parler. En réalité, le surplus de devises qu’elle a gagné par son commerce extérieur excédentaire, l’Allemagne s’en trouve délestée du fait de l’existence du pool européen des devises, mais évidemment contre remboursement des devises ainsi disponibles par les pays qui, eux, sont déficitaires et ne peuvent s’accommoder de cette situation que par l’acquisition des devises excédentaires de l’Allemagne. Ces devises, ils doivent les payer. L’Allemagne ne fait aucun cadeau à la France.
Ce qu’il faut dire pour être plus exact, c’est qu’en abandonnant une partie des devises qu’elle a gagnées par son excédent commercial, l’Allemagne accepte de remplacer des devises contre de la monnaie locale, c’est-à-dire contre des euros, et ce pouvoir d’achat libellé en euros n’est pas tout à fait équivalent à un pouvoir d’achat libellé en devises. Les devises permettent en effet à l’Allemagne d’acheter des produits en dehors de la zone euro, alors que les euros équivalents en valeur ne permettent que d’effectuer des achats dans la zone euro, à moins qu’elle trouve des vendeurs hors zone euro intéressés à être payés en euros pour leurs exportations. Cette dernière précision ne doit pas être omise, car elle explique pourquoi les Etats-Unis peuvent se permettre d’accumuler déficit sur déficit, apparemment sans limite. Ce n’est pas parce que le système monétaire international aurait concédé une place particulière au dollar dans le concert des monnaies, mais seulement parce que, jusqu’à présent, tous les pays du monde acceptent d’être payés en dollars [1], alors qu’être payé en bahts thaïlandais, en cruzeiros brésiliens, ou même en… euros ne suscite pas le même attrait.
Lorsqu’ une nation est dotée d’une monnaie propre, l’équilibre doit être d’abord assuré au niveau de la nation. Si un déséquilibre se manifeste au niveau national, la nation va y remédier en modifiant les parités de sa monnaie avec les autres monnaies. Ainsi, pour un pays déficitaire, dévaluer sa monnaie peut s’analyser en une baisse générale des prix à l’exportation de nature à augmenter la compétitivité des produits nationaux, et une hausse générale des prix à l’importation, de nature à freiner les importations. Autrement dit, pour rééquilibrer ses comptes, la nation met tout le monde à contribution, par l’acceptation générale de prix d’achats plus chers et par la concession à l’extérieur de prix de vente moins élevés. Et cela permet de rétablir l’équilibre des échanges extérieurs. C’est toute la nation qui serre d’un cran sa ceinture pour rétablir l’équilibre. Toutes les entités économiques – notamment ménages et entreprises - supportent de façon à peu près égale l’effort consenti, mais bénéficient aussi du redressement de l’équilibre extérieur.
Dans le cadre de cet équilibre national, chaque entité particulière doit en outre assurer bien entendu son équilibre particulier, mais elle est comme protégée par l’écran que constitue l’échelon national qui doit rechercher d’abord à son niveau un équilibre macro-économique, par l’effet tampon d’une politique monétaire de nature à procurer l’équilibre du commerce extérieur au niveau de la nation tout entière. Le choc de la concurrence extérieure en est amorti.
Lorsqu’un pays particulier n’a pas de monnaie propre, l’équilibre national des comptes doit être obtenu comme une conséquence de l’équilibre recherché et atteint au niveau de chaque entité économique, Etats, régions, entreprises, ménages. Chaque entité est directement exposée à la concurrence de toutes les autres entités, extérieures comme intérieures. Il n’y a pas de "tampon" protecteur vis-à-vis de l’extérieur. Les entités faibles sont condamnées à disparaître ou à émigrer sans que la nation leur tende une main secourable. Ainsi, monnaie unique et fuite des entreprises et des cerveaux sont étroitement liées.
Dire que l’euro nous évite une dévaluation, c’est donc raisonner comme celui qui, pour vaincre la fièvre, se contente de casser le thermomètre. En réalité, en supprimant la monnaie nationale, la seule chose que l’on ait vraiment supprimé, c’est toute possibilité de solidarité nationale. L’institution d’une monnaie unique est un des instruments majeurs de la destruction des nations. C’est avant tout un stratagème politique à des fins mondialistes, nullement un outil efficace de gestion économique. Plutôt que de vanter l’euro qui nous aurait évité une dévaluation, il faudrait plutôt dénoncer l’euro qui nous empêche de dévaluer lorsqu’il y aurait lieu de le faire. Voilà la réalité.
Actuellement, l’euro français, l’euro italien, l’euro allemand, les euros de tous les peuples de l’eurozone, tous établis sur la base d’une parité immuable de 1 pour 1 (c’est cela la monnaie unique), auraient besoin de réajustements monétaires, en tout cas bon nombre d’entre eux. Soit que les parités aient été fixées à un niveau déraisonnable lors de la création de l’euro, soit qu’elles aient cessé d’être convenables par suite des évolutions divergentes des économies nationales [2] .
L’euro a masqué les problèmes, il ne les a pas effacés. L’euro italien aurait besoin d’une dévaluation tout comme la lire en subissait périodiquement, parfois avec un grand succès de relance de l’économie italienne. L’euro français aurait besoin aussi d’une dévaluation pour nous faire sortir du déficit alarmant de notre commerce extérieur (un déficit parmi bien d’autres, hélas !) [3] .
Du temps du Système monétaire européen, ces réajustements étaient possibles, c’était le bon vieux temps, une époque où la politique avait conservé encore quelque chose d’humain. On essayait d’éviter de recourir trop souvent à de tels réajustements, mais quand les parités devenaient intenables, la sagesse finissait par les imposer [4] .
Il paraît évident que le système de l’euro implosera. Mieux vaudrait le supprimer avant qu’il en arrive à provoquer une crise européenne majeure.
Février 2007
Romain ROCHAS
Chef de division honoraire de la Cour des comptes européenne
[1] La première tentative pour rompre cette acceptation universelle du dollar comme moyen de paiement international a été celle du général de Gaulle, lorsque celui-ci, à défaut d’espérer à court terme une réforme du système monétaire international, a donné l’ordre à la Banque de France de remplacer ses réserves de dollars par de l’or. Mais la France a dû renoncer à poursuivre dans cette voie à cause de la crise financière provoquée par les événements de mai 1968.
[2] De 2001, dernière année avant la mise en place de l’euro-papier, à 2006, les prix à la consommation ont augmenté en Allemagne de 8,2 % seulement, en France de 10,7 %, en Italie de 12,7 %. Une divergence dans le rythme de l’inflation oblige tôt ou tard les pays les plus inflationnistes à dévaluer.
[3] La dernière année à excédent commercial italien a été 2003. Depuis lors, l’Italie souffre d’un déficit croissant, ayant atteint en 2006 (11 premiers mois) 6,4 % de ses importations. La dernière année excédentaire de la France a été 2002. Depuis lors, la France souffre d’un déficit croissant, ayant en 2006 atteint 8,1 % de ses importations. L’Allemagne, au contraire, a vu son excédent depuis la création de l’euro croître de façon extraordinaire, atteignant en 2006 (11 premiers mois) 32,8 % de ses importations !
[4] La zone franc n’est pas une zone à monnaie unique. En effet, les parités entre le franc français (aujourd’hui l’euro) et les francs CFA et CFP, quoique fixées de façon stable, restent néanmoins révisables. Certes la dévaluation du franc CFA de 50 % en un seul coup, en janvier 1994, a provoqué un traumatisme économique et social dans les pays africains concernés, non parce que la dévaluation eût été une mauvaise chose, mais au contraire parce que l’on aurait dû y recourir beaucoup plus tôt si les gouvernements français et africains n’avaient pas été aussi obstinés à traiter la zone franc comme une zone à monnaie unique, c’est-à-dire dotée de parités non révisables. Une dévaluation plus précoce aurait pu rester d’une ampleur bien moins drastique, donc beaucoup moins traumatisante. Et malgré ce traumatisme, cette dévaluation a entraîné une relance des économies africaines.
