En ce qui concerne l’encombrant empereur, les média ont eu pour instruction de révéler à l’opinion que Bonaparte avait annulé, en 1802, le décret de la Convention de février 1794, abolissant l’esclavage. Sans mentionner, bien sûr, que le 29 mars 1815, moins d’un mois après le retour de l’île d’Elbe, Napoléon avait interdit la traite des Noirs, condamnant sinon le principe de l’esclavage, du moins excluant d’en faire commerce. Néanmoins, à la trappe, l’empereur. Et avec lui le témoignage monumental de ses victoires : si les Champs Elysées ont été, comme chaque année, brillamment illuminés, l’Arc de Triomphe est demeuré dans l’ombre. Témoignant d’un passé gênant, la Vème République gagnerait à le raser pour faire place à des « logements sociaux ».
Il a été plus rémunérateur, électoralement parlant, d’aller à Bamako plutôt qu’à Slavkov, version tchèque de l’allemand Austerlitz. Ainsi, très légitimement, fut fait place à l’importante fraction de la population provenant de l’Afrique sub-saharienne. Les média instrumentalisés ont abondamment représenté par l’image et l’écrit ces migrants fort sympathiques d’ailleurs, et qui en d’autre temps, étaient déjà nombreux dans nos formations militaires, formations aujourd’hui aussi embarrassantes que l’est l’empereur, les forces dites de l’ordre n’ayant guère la faveur des banlieues.
Restait à créer un climat de repentir général en espérant ainsi émouvoir les « jeunes » dont la révolte s’en trouverait justifiée. C’est à quoi s’est employée l’autorité au cours de ce décembre noir. Comment ?
- En donnant un grand retentissement aux tristes évènements de la Côte d’Ivoire et en étalant au grand jours de sordides débats de responsabilité afin d’ajouter au peu de considération dont jouit l’institution militaire auprès des « banlieues ».
- En entretenant la polémique sur la colonisation bien que le président de la République ait dit qu’il « a suffi de peu de chose pour que l’Histoire, clé de la cohésion d’une nation devienne un ferment de division », une large fraction de l’Assemblée « nationale » a réclamé l’abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février disposant que « les programmes scolaires reconnaissent, en particulier, le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».
Il y a là matière racoler des voix. L’élection présidentielle future incite les candidats à prendre position, dès maintenant, si bien que le débat déjà amorcé par l’affaire Austerlitz/Bamako en est encore amplifié.
La polémique a donc été engagée sur les devoirs qu’imposerait, aujourd’hui, la « mémoire coloniale ». Celle-ci est généralement présentée sans tenir compte des réalités de l’époque et de l’image que l’on en avait communément. C’est l’état du monde contemporain des évènements incriminés qui permettrait de juger sereinement du passé et non les conceptions qui prévalent deux siècles plus tard.
Hegel divise l’Afrique en trois parties : l’Afrique proprement dite, du Niger au Cap, l’Afrique à la population noire, puis l’Egypte « centre de civilisations grandes et autonomes » et, enfin, l’Afrique septentrionale qui « donne sur la Méditerranée en relation avec l’extérieur, pays qui ne fait que suivre le destin de tout ce qui arrive de grand ailleurs, sans avoir une figure déterminée qui lui soit propre… cette partie de l’Afrique pourrait, et devrait, être rattachée à l’Europe, comme, du reste ont tout récemment tenté de le faire, avec succès, les Français » [1]
Et voici encensée l’expédition du maréchal de Bourmont, la prise d’Alger (juillet 1830), l’exil du dey à Naples. Pour l’historien Jacques Pirenne, « Alger était restée, malgré tout ce qu’avaient pu faire les puissances méditerranéennes, un nid de puissants corsaires. La plupart des pays européens, pour se préserver de leurs attaques, avaient consenti, à l’exception de la France, à leur payer tribut. Ce qui n’empêchait pas les corsaires barbaresques de tenter périodiquement de hardis coups de main sur les côtes méditerranéennes et d’en ramener des esclaves blanches destinées aux harems musulmans. Pirates sur mer, les musulmans nord africains pratiquaient un commerce régulier de caravanes dans les régions sahariennes, dont Tombouctou constituait le marché principal. L’une des branches essentielles de ce trafic était le commerce des esclaves noirs vendus à la criée sur les marchés urbains ». [2] Et voici que l’Histoire justifie à la fois l’expédition d’Alger et les conquêtes sub.sahariennes
Hegel, pour sa part, aurait pu faire allusion aux interventions armées de la jeune république des Etats-Unis luttant dès le début des années 1800 contre la « piraterie des barbaresques » avec la fameuse marche de Eaton d’Alexandrie à Derna pour combattre les exactions du potentat de Tripoli et, en 1815, l’expédition de Stephen Decatur forçant le dey d’Alger à composer en relâchant ses otages et en renonçant à entraver le commerce maritime des Etats-Unis. C’était le 19 juin 1815, (le lendemain de Waterloo), quinze ans avant l’expédition française et treize ans après le décret de 1802 sur l’esclavage. Tel était, à l’époque, « l’air du temps » et s’il faut s’en remettre à l’Histoire, elle est déjà dite et par un historien éminent traitant à la fois de la piraterie nord-africaine et du trafic africain d’esclaves noirs vendus à la criée par leurs maîtres africains.
Revenons à Hegel et au discours qu’il a pu tenir à Berlin, peu après la décision du gouvernement Polignac d’occuper Alger et bien avant que les Français ne s’aventurent plus au sud.
« L’Afrique proprement dite, professait Hegel est la partie de ce continent qui en fournit la caractéristique particulière. Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre Histoire mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation ».
« Pour les rois, en effet, il est d’importance primordiale de vendre leurs ennemis prisonniers ou même leurs propres sujets et en ce sens, l’esclavage a contribué à éveiller un plus grand sens de l’humanité chez les nègres. Ils sont réduits en esclavage par les Européens et vendus en Amérique, et, pourtant, leur sort dans leur propre pays est presque pire, dans la mesure où ils y sont soumis à un esclavage aussi absolu. »
« La leçon que nous pouvons tirer de l’état d’esclavage, leçon qui constitue le seul aspect intéressant de la question, à savoir que l’état de nature est, par lui-même, l’état de l’injustice absolue et complète… l’esclavage est une injustice en soi et pour soi car l’essence de l’homme est la liberté. Mais, pour arriver à la liberté, l’homme doit acquérir, d’abord, la maturité. L’élimination graduelle de l’esclavage est, pour cette raison, plus opportune et plus juste que son abolition brutale ».
La maturité de la population de l’ « Afrique proprement dite » selon la définition de Hegel, condition de l’accès à la liberté générale par la suppression de l’esclavage ne serait pas pour demain. Dans les pages qui suivent sa condamnation conditionnelle de l’esclavage, le philosophe accumule les preuves du primitivisme africain : … « Les hommes vendent leurs femmes, les parents vendent leurs enfants, et inversement, selon le rapport réciproque de puissance qui existe dans chaque cas… la polygamie des Noirs a souvent pour fin la génération d’un grand nombre d’enfants qui pourront être vendus comme esclaves… le roi du Dahomey a 3 333 femmes, tout homme riche en a plusieurs, avec de nombreux enfants qui lui rapportent de l’argent… quand le roi meurt, une émeute éclate dans son palais qui est immense, tout le mobilier est détruit et un massacre général se produit. Les épouses du souverain se préparent à la mort… dans une occasion semblable, cinq cents femmes furent tuées au palais en six minutes… Ce qui détermine le caractère des nègres en l’absence de frein. Leur condition n’est susceptible d’aucun développement, d’aucune éducation. Tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été…Celui qui veut connaître les manifestations épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique ».
Si l’Afrique proprement dite, selon la définition de Hegel et vue par lui, a existé, le passage des ans infirme le pessimisme du philosophe. L’Afrique présente n’est pas, ─ ou n’est plus ─ le siège des épouvantables manifestations de la nature humaine. Il se peut, d’ailleurs, que la colonisation qu’elle ait été française, britannique, portugaise ou allemande, ait hâté le processus de civilisation. De surcroît, à leur encontre, les colonisateurs ont propagé des idées de liberté qui ont précipité la décolonisation.
Mais, si une large place est faite ici à ces déplaisantes citations de l’enseignement hégélien c’est qu’elles renseignent sur les idées communément admises à la fois par les populations européennes et par les gouvernements contemporains qui au cours du XIXème siècle eurent à traiter de l’esclavage et aussi qui engagèrent leur pays respectif dans les expéditions coloniales, en Afrique,essentiellement, mais aussi outre-atlantique et en Asie.
Il est absurde de juger, aujourd’hui, du comportement de ces gouvernements à l’époque soutenus par l’acquiescement de leurs populations respectives, en ignorant l’état d’esprit général contemporain. Aussi est-il dépourvu de sens de vouloir que la France batte sa coulpe et fasse repentance pour avoir mené une politique conforme à « l’air du temps ». Si les gouvernements des pays colonisateurs n’ont pas toujours eu des desseins altruistes, leurs populations respectives, et plus particulièrement les exécutants, étaient aussi mus par le louable dessein d’apporter les « lumières » ─ celle du XVIIIème siècle notamment ─ aux populations demeurées à l’écart.
Certes, l’élection du président de la République au suffrage universel exige que la plus basse démagogie soit pratiquée, au besoin aux dépens de l’Histoire ─ qui, elle ne vote pas ─ et afficher le repentir de la nation peut racoler des voix, surtout celles de tout ceux qui, connaissant Jamel, ignorent Hegel et forment un électorat décisif.
Si peu à peu, l’Afrique rattrape son retard économique et social c’est dans une certaine mesure parce que le colonisateur a « éveillé » les populations. Il a laissé l’amorce d’une infrastructure indispensable à la difficile gestion du passage de la tribu à l’ethnie, voire à la nation développée dans le cadre des limites territoriales qu’il a tracées. C’est dans ses écoles qu’ont été formés les cadres nationalistes qui lutteront pour l’émancipation de leurs peuples et le rejet de l’étranger.
Austerlitz ayant fait place à Bamako, il y a été décidé d’augmenter le nombre des visas. Et aussi de modifier « le paysage audiovisuel » français afin d’y faire une plus large place aux visages de l’Afrique.
Faudra-t-il, bientôt, présenter les excuses de la France et faire acte de contrition pour accueillir sur le sol national autant d’émigrés ? Ce serait-là une occasion d’ajouter à la somme des imbéciles repentirs de la Vème République.
[1] Hegel. Introduction à la philosophie de l’Histoire. Paris.Plon 1965 pp 247 à 259
[2] Jacques Pirenne. « Les grands courant de l’Histoire universelle. Tome IV. 1953. p. 249
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