En moins de quinze ans, quatre guerres, deux peuples, particulièrement ceux des Balkans et d’Irak, bombardés, plongés dans la misère par un cruel embargo économique, le chaos instauré là où régnait un certain ordre, certes déplaisant mais préférable aux horreurs de la guerre et aux humiliations de l’occupation. Enfin, l’opposition d’une large fraction de la population mondiale à une telle politique dont en ne pensait pas qu’elle eût pu être pratiquée par la démocratie américaine, jusque là championne de la liberté, des droits de l’Homme et de l’indépendance des peuples.
La cause en est le différend franco-iranien relatif au contentieux « Eurodif ». En 1974, l’équipe Giscard d’Estaing - Chirac avait cru bon d’associer l’Iran au financement et à l’exploitation d’un Centre de production d’uranium enrichi.
Ce Centre édifié à Pierrelatte, devait alimenter le combustible nécessaire au fonctionnement de réacteurs nucléaires produisant de l’électricité. Apparemment habile la démarche du gouvernement français de l’époque s’est révélée désastreuse pour la France. Et aussi, ainsi qu’on l’a dit, révélatrice du pouvoir politique du terrorisme.
Sans réfléchir aux conséquences lointaines d’un tel accord et croyant à la stabilité politique en Iran le gouvernement français entendait :
- Tirer parti, en politique extérieure et en argent, de l’avance scientifique de la France dans le domaine nucléaire.
- S’assurer un ravitaillement abondant en énergies fossiles, l’Iran détenant d’importantes réserves. S’ouvrir aussi le vaste marché de ce pays, avide de biens d’équipement.
- Renforcer, en France, une industrie de haute technicité en visant le marché mondial des centrales atomiques productrices d’électricité.
C’est pourquoi, lors de la visite à Paris de Mohammad Reza Pahlavi, Châh d’Iran, en juin 1974, un accord fut signé qui portait sur la vente de centrales nucléaires (5), la formation de scientifiques iraniens, la construction en Iran d’un Centre de recherches atomiques, la prospection de gisements d’uranium et, future pomme de discorde, le prêt de 1 milliard de dollars au consortium franco-européen EURODIF. En échange une société franco-iranienne était créée, la SOFIDIS dont l’Iran allait détenir 40 % du capital et le Commissariat à l’énergie atomique 60 %. Cette société, bi nationale détenait 25 % des actions d’EURODIF. Cet arrangement devait permettre à l’Iran de percevoir 10 % de l’énergie produite par EURODIF une fois achevées les installations de Pierrelatte. Le premier ministre, à l’époque J. Chirac, se rendit à Téhéran, en décembre 1974, pour y signer cet accord. Il sera l’origine de bien des malheurs pour la France.
A la demande de la Maison-Blanche, l’Elysée accepta d’accueillir Khomeini sur le sol français afin qu’il puisse de Neauphle-le-Château, prêcher la révolte en Iran et lutter pour l’instauration d’une théocratie. Parlant de France, Khomeini gagnait en audience, faisant croire que même l’Occident rejetait le régime du Châh. C’était pourtant avec ce régime que le même gouvernement français, cinq ans plus tôt avait conclu l’accord EURODIF-SOFIDIS évoqué précédemment. Etrange incohérence.
Comme il eût fallu s’y attendre, dès qu’il fut au pouvoir, Khomeini dénonça les accords conclus avec le Châh et particulièrement ceux qui concernaient le « diabolique nucléaire ». Le contrat serait résilié et la France tenue de rembourser le milliard de dollars fourni à EURODIF. Sans succès, Paris réclama une indemnité pour rupture de contrat et garda le milliard. C’était l’impasse et un contentieux franco-iranien qu’allait encore alourdir la guerre entre l’Irak et l’Iran, la France ayant pris parti pour l’Irak. Le gouvernement Mauroy préleva sur les maigres disponibilités de l’aéro-navale française cinq avions Super Etendard équipés pour lancer des missiles air-mer Exocet afin que les Irakiens puissent attaquer les tankers iraniens dans la zone du golfe persique.
Au cours de ces quatre années de statu quo – quant au contentieux – l’Iran révéla peu à peu sa stratégie : récupérer le milliard de dollars tout en bénéficiant des dividendes de l’activité d’EURODIF, d’une part, et obtenir de la France qu’elle cesse à la fois de ravitailler l’Irak en armes et d’accueillir sur son sol les opposants iraniens au régime théocratique de Téhéran, d’autre part.
En 1985, afin d’obtenir satisfaction l’Iran fit capturer quatre otages, deux diplomates, deux journalistes avant d’en venir aux attentats (explosions de deux bombes à Paris en décembre 1985). Tenant compte de la leçon Paris envoya une mission à Téhéran pour récupérer les otages après avoir fait les concessions attendues. Sans succès. On a dit, à l’époque, qu’une manœuvre dictée par la conduite de la politique intérieure française était la cause de cet échec. J. Chirac aurait demandé à Téhéran de ne relâcher les otages qu’après les élections législatives de mars 1986 afin que cette libération n’avantage pas indûment le parti au pouvoir.
Si concessions il y eut, elles furent jugées insuffisantes puisque, en mars 1986, une explosion était provoquée dans une voiture du TGV sur le parcours Paris-Lyon et une autre (20 mars) aux Champs Elysées (30 victimes dont 2 tués). Il faut rappeler qu’en juillet 1985 Téhéran avait exigé, à nouveau, le remboursement du milliard de dollars et que le 8 mars 1986, un an après l’enlèvement des deux diplomates français, quatre journalistes étaient pris en otage à Beyrouth, tandis que les médias publiaient la photo de Michel Seurat, otage mis à mort par une organisation libanaise relevant de Téhéran.
Paris a compris qu’il fallait s’incliner. La négociation passa au niveau des Premiers ministres et J. Chirac s’entretint avec le vice-premier ministre iranien. Le marchandage permit d’obtenir un répit quant aux attentats. Sans doute un remboursement au moins partiel a-t-il été consenti mais, dans l’immédiat, ce sont les opposants iraniens réfugiés en France qui firent les frais des entretiens franco-iraniens. En effet, l’un de leur chef Massoud Radjavi fut fermement invité par le ministre de l’Intérieur à chercher fortune hors de France . Heureuse contrepartie : la libération de deux otages français (juin 1986). L’ensemble du contentieux avait été traité par les deux parties et la France se serait engagée à verser le tiers de la somme réclamée, du moins dans un premier temps. En d’autres termes, elle rembourserait en trois versements de 330 millions de dollars chacun. Mais, comme Paris tardait à signer le texte de cet accord, Téhéran se rappela à son attention : au cours des deux premières semaines de septembre, de nouveaux attentats firent, à Paris, 9 morts et 160 blessés.
Le gouvernement français, à nouveau, comprenant qu’il doit s’incliner et céder aux exigences de Téhéran, signe le texte auquel avait abouti la négociation du mois de juin précédent. Deux otages sont, à leur tour, libérés, l’Iran menant le « jeu » à sa guise (novembre 1986). Toutefois, afin de bien mettre en évidence l’affaire EURODIF, l’Iran voulant percevoir sa part d’uranium enrichi tout en ayant récupéré son milliard de dollars, le président de Renault, Georges BESSE, principal artisan de l’entreprise d’enrichissement de Pierrelatte, est assassiné par Action Directe, associée aux terroristes libanais relevant de Téhéran. Cinq jours plus tard Paris verse à Téhéran les 330 millions de dollars promis. La prise d’otages et les attentats à la bombe se révèlent des arguments décisifs dans la négociation. Celle-ci reprend un cours plus normal avec la visite à Paris et à Pierrelatte du président de l’Agence iranienne de l’énergie atomique. Un autre otage est libéré. Mais la « coopération » franco-iranienne n’ira pas sans de nouvelles et graves traverses. N’obtenant pas, sans doute, tout ce qu’il voulait de cette fameuse « coopération » Téhéran fit capturer, à Beyrouth, un autre otage. Patiemment, Paris essaiera de reprendre le dialogue. Mais le juge Boulouque, chargé de l’enquête relative aux attentats de 1986 désigna en tant que coupables présumés, des membres de l’ambassade iranienne à Paris, dont le traducteur Walid Gordji. Représailles immédiates de Téhéran : l’arrestation du premier secrétaire de l’Ambassade de France, M. Paul Torri, arrestation entraînant la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran. Mais par de discrètes négociations. Celles-ci aboutissent, en novembre 1986, à un échange : Paul Torri est libéré par Téhéran et Walid Gordji, par Paris. La transaction a été facilitée par une nouvelle concession de la France qui verse à l’Iran un second remboursement de 330 millions de dollars. Paris a « avalé » toutes les couleuvres afin d’obtenir la libération des derniers otages aux mains des services iraniens trois jours avant le second de tour des élections à la Présidence. Autant exploiter le comportement de l’Iran à des fins de politique intérieure française. Allant au-delà du remboursement de la dette EURODIF, Paris, selon l’Agence France Presse, par un accord secret aurait à la fois pris l’engagement de tout rembourser mais surtout, en dépit de la rupture du contrat initial par l’Iran, de lui fournir l’uranium nécessaire au fonctionnement de ses futures centrales atomiques. A cette capitulation générale s’ajoutera, en juillet 1990, la grâce présidentielle pour les membres du commando qui avait préparé l’assassinat de Shapour Bakhtiar. Téhéran triompha sur toute la ligne, ou presque. L’accord final relatif à EURODIF sera signé fin décembre 1991 à Téhéran. L’Iran demeure dans EURODIF mais n’en recevrait pas l’uranium qu’il réclame. L’année précédente, probablement trop bien informé de ces tractations, le juge Boulouque s’était « suicidé ».
La future centrale de Boushehr ne pouvant absorber à elle seule les 10 % de la production de Pierrelatte – que réclamait Téhéran – c’est probablement en prévoyant d’enrichir à 90 %, et plus, l’uranium enrichi à 3 % qu’avec constance l’Iran, depuis une trentaine d’années, et l’intermède Khomeini mis à part, chercherait à atteindre l’objectif que s’était fixé le Châh, en 1974 : posséder l’arme suprême. Et ce ne sont pas les réalisations atomiques de l’Inde, du Pakistan, de la Corée du nord, qui limiteraient aujourd’hui les ambitions iraniennes.
Un an après avoir signé avec le Châh cet accord de coopération atomique qui allait coûter si cher à la France, M. Giscard d’Estaing récidivait avec l’Irak. Le nouveau contrat, à la différence du précédent, rapportera des avantages matériels à la France mais sera à l’origine de la ruine de l’Irak et des indicibles souffrances de son peuple. Triste bilan d’une bien mauvaise « bonne idée ».
En septembre 1975, Saddam Hussein, vice-président de l’Irak était reçu à Paris pour y conclure un accord de coopération nucléaire. Paris fournirait à Bagdad une centrale nucléaire de recherche dont l’uranium enrichi nécessaire à son fonctionnement serait livré par la France au fur et à mesure des besoins ; le Commissariat à l’énergie atomique formerait des scientifiques irakiens qui, à Bagdad, aideraient à l’exploitation de cette Centrale de recherche baptisée OSIRAK, par adaptation phonétique, car elle était la réplique d’Osiris, fonctionnant à Saclay.
Bien malencontreusement, emporté par les perspectives que lui ouvrait l’Elysée et dopé par l’emphase arabe, à un journaliste libanais Saddam Hussein fit aussitôt la déclaration suivante : « L’accord conclu avec la France est le premier pas concret vers la production de l’arme atomique arabe ». Sollicitée par Bagdad l’URSS s’était dérobée laissant le champ libre à la France. Et le
18 novembre 1975 fut signé l’accord annoncé cinq mois plus tôt, la France commençait par encaisser 1,45 milliard de francs pour la construction du Centre de recherches nucléaires irakien, et s’assurait un ravitaillement régulier, et à bon compte, de pétrole. Mais elle attendait bien davantage des « leçons d’atome » qu’elle allait donner aux Irakiens :
- Renforcer un Etat arabe spécifique dans la mesure où il était baasiste faisant profession de laïcité et se tournait vers l’Occident, non pour le combattre mais pour l’imiter dans ses réussites socio-économiques. Possédant d’importantes réserves d’énergies fossiles, aisément exploitables il était largement solvable et traiter avec Bagdad ne pouvait être que rémunérateur. Le régime autoritaire était, pour ces raisons parfaitement admis et Saddam Hussein, un ami sûr, riche et courtisé.
- Equiper cet allié, non seulement militairement mais aussi répondre à ses vastes besoins en équipement général : infrastructures, industrialisation, développement agricole. Et aussi, se substituer au moins partiellement aux Soviétiques très présents en Irak et également effacer les accords Sykes-Picot de 1916 et les clauses du traité de San Remo et les séquelles de l’implantation des Britanniques.
- Enfin équilibrer en Irak, les concessions faites à l’Iran et élargir, au profit de la France, le marché des techniques nucléaires en satisfaisant les futurs besoins en énergie de ces deux pays aux riches mais épuisables ressources fossiles, leur adhésion au traité de non prolifération dissipant toute inquiétude quant à l’emploi de cette technicité atomique.
Les intérêts matériels ainsi anoblis par la morale politique la France s’engagea à fond dans l’aventure atomique irakienne. Moins de 30 ans plus tard, elle a abouti à la destruction de l’Irak, au martyr de sa population, à la guerre civile et, dans la région, au chaos. Les Etats-Unis en sont directement responsables, pas la France. Mais sans réfléchir à toutes conséquences éventuelles de leur politique, ce sont bien les dirigeants politiques de la France, en 1974 et 1975, qui ont pris la responsabilité d’enseigner le nucléaire à l’Iran et à l’Irak et ainsi d’amorcer la suite des évènements qui allaient se révéler si coûteux à la fois pour la France et bien davantage encore pour les « bénéficiaires » de la sollicitude atomique affichée par Paris. Ses victimes se comptent en millions.
[1] Refusant de ratifier le traité interdisant tout essai nucléaire, traité qu’ils avaient d’abord imposé aux autres nations, les Etats-Unis ont démontré que l’intérêt national l’emportait sur tous les textes internationalement approuvés. Et en s’en prenant à l’Irak nucléairement désarmé mais en respectant la Corée du nord et ses quelques bombes prouvé l’intérêt d’être nucléairement intimidant.
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